|
Evaluer la fiabilité des informations est une préoccupation majeure
pour les analystes. Quels critères d'évaluation mettre en action ?
Comment s'y prendre concrètement ?
L'une des toutes premières démarches est certainement de savoir
résister à la précipitation et différer ses certitudes. Pour cela,
il faut remonter d'abord à la source d'une information. Plus
les médias – parmi lesquels Internet – bondissent sur le moindre
“fait” et se répètent en écho, plus il est précieux de s'habituer à
cette recherche.
L'information n'est pas statique. C'est un flux continu, dont une
publication à un moment donné ne représente qu'un segment, un
instantané, une pièce de puzzle. Inutile de chercher à statuer sur
la valeur d'une information importante sans un minimum
d'analyse.
Plus que la “vérité” sur un sujet, une information est un fragment
des connaissances à un moment et à un endroit donnés.
Aussi, la qualification de l'information passe par la mise en
perspective et une exigence de supplément d'informations.
A partir du moment T où tel document ou telle donnée sont
collectés, s'ils frappent votre intérêt, il est bon de refaire le
chemin à l'envers pour remonter à leur origine.
Retour salutaire à la case départ. Qui a “mis au monde” cette
information en premier ? Dans quel contexte ? De quels intérêts
personnels, commerciaux ou politiques cette information est-elle
imprégnée ou porteuse (volontairement ou non) ?
Explications avec trois exemples différents.
CAS DES MESSAGES TERRORISTES "CACHES DANS DES IMAGES
PORNOS"
Aussitôt après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux
Etats-Unis, une information se répand : les terroristes du réseau
AlQaida auraient utilisé la stéganographie pour échanger
secrète-ment des messages. La stégano-graphie consiste à dissimuler
des données dans un contenu anodin d'une autre apparence. Les
membres du réseau auraient même utilisé des images pornos pour
dissimuler leurs messages sur Internet.
En France, plusieurs médias s’en font l’écho, avec plus ou moins de
prudence : on entend cette information à la radio, dans les
journaux télévisés, et on la lit dans des grands quotidiens, parmi
lesquels Libération, Le Monde et plusieurs sites sur Internet. Les
quelques “peut-être” et tournures au conditionnel atténuant parfois
ces informations n'empêchent pas d'imprégner les esprits, puisque
deux ans plus tard, il arrive encore d'entendre des spécialistes
relayer l'information sur ces images pornos comme s'il s'agissait
d’un fait établi.
Pourquoi les médias répercutent-ils cette information ?
D’abord, parce qu’ils fonctionnent souvent par ricochet. Si un
média publie une information, il y a de grandes chances pour qu’un
autre ne veuille pas passer pour retardataire et en publie aussi
une version. D’ailleurs, les principales agences de presse
internationales l’ont diffusée, et elles sont les fournisseurs de
référence des autres médias.
Les médias la relaient aussi parce que l’information est plausible
: la technologie permet effectivement de cacher des messages dans
des images, et même dans du texte et du son.
A y regarder de plus près, les experts cités par les médias ne
disent pas autre chose. Ainsi, l’information s’assortit des
commentaires de spécialistes interrogés sur la question, parmi
lesquels l’ancien patron de l’unité chargée du cybercrime au FBI,
des spécialistes de firmes de sécurité informatique etc. Qu’ils
aient ou non connaissance de messages cachés dans des images
pornos, les journalistes leur demandent si c’est possible et oui,
techniquement, c’est possible. Du coup, la crédibilité de
l’information s’en trouve renforcée.
Mais que ce soit techniquement possible n’implique pas
nécessairement que cela ait été fait....
Et puis, l'information est relayée parce que le contexte le veut :
la stupeur créée par ces attentats est telle que chacun,
journaliste ou non, se questionne sur les moyens qu’ont bien pu
employer les terroristes pour frapper par surprise la plus grande
puissance du monde sur son propre territoire.
Pourtant, tous les médias ne se précipitent pas pour relayer
l'information. Le quotidien Les Echos fait état du doute chez ceux
qui flairent une “manipulation des autorités américaines visant à
accroître le contrôle de l’information circulant sur le Net”.
Guillaume Dasquié, alors rédacteur en chef du média électronique
Intelligence Online émet également quelques doutes lorsqu’il est
interrogé.
Une petite poignée de journalistes se concerte pour enquêter plus
précisément sur la fiabilité de cette histoire de messages cachés
par les terroristes dans des images pornos.
Pour ce faire, il faut remonter à la source de l’info : d’où
vient-elle ? Qui l’a émise le premier ? Dans quel contexte et
pourquoi ?
C’est le magazine en ligne Transfert qui publie le résultat de ses
recherches deux jours seulement après le 11 septembre 2001. Sous le
titre: “Terrorisme : les dessous de la filière porno”, le
journaliste Jean-Marc Manach remet les pendules à l’heure.
Il remonte à la source et l'explore : quelques mois avant les
attentats, en février 2001, le journal américain USA Today, sous la
plume de Jack Kelley, publiait déjà l’histoire de l’utilisation de
messages codés dans des images pornos par les terroristes des
réseaux Ben Laden.
(www.usatoday.com/tech/news/2001-02-05-binladen.htm)
Aucune preuve n’était avancée. Le journaliste américaines s’était
basé sur les propos d’“officiels américains et étrangers”, et il
lui avait semble-t-il échappé que ces informations lui arrivaient
quelques jours avant une audience sénatoriale, au cours de laquelle
la CIA demandait l’augmentation de son budget.
Et que la lutte contre la cryptographie en était l’un des
arguments-clés. Les experts interrogés se plaignant de ne pas
pouvoir être en mesure de casser les codes utilisés par des
organisations terroristes.
Le contexte de discussion budgétaire est un paramètre de
signification important à prendre en compte, tout comme la
thématique du codage. La confusion entre cryptographie et
stéganographie est également remarquée par le
journaliste de Transfert, ainsi qu’un certain nombre d’autres
amalgames ou raccourcis.
Puis, le journaliste français s'intéresse au signataire de
l'article. Il relève que celui-ci affiche volontiers une ferveur
religieuse “illuminée”. Qui pourrait lui avoir inspiré de manière
répulsive l'évocation des images pornos ou focalisé son attention
sur ce point, si ses informateurs lui en ont parlé. L'article de
Jean-Marc Manach publié à l’origine sur Transfert est visible à
l’adresse suivante : www.lsijolie.net/article.php3
?id_article=60
D'autres pistes de recherche méritent encore d’être suivies pour
compléter l'évaluation de l'information de départ :
Qui exactement a injecté dans le circuit de l’information ces
données sur les images pornos servant de cachette à des messages
terroristes ?
La foi du journaliste a-t-elle été exploitée par les informateurs
pour mobiliser son attention sur le thème des images pornos ?
Aucune preuve tangible n’est citée à l’appui des dires des
interviewés.
Et depuis ce temps, aucun institut, aucun organisme, aucun média
n’a, à notre connaissance, publié de captures d’écrans montrant au
moins un seul exemple réel et concret d’utilisation d’images pornos
ayant servi à cacher un message de terroristes.
Au fait, les images pornos ne font-elles pas l’objet d’une
surveillance des services de police ? Les terroristes ne le
savent-ils pas ?
En l’état actuel, rien ne vient donc étayer sérieusement
l’affirmation que les terroristes d'Al Quaida ont caché des
messages dans des images pornos.
Toutefois, rien ne vient non plus contredire la possibilité qu’ils
utilisent la stéganographie et ne cachent des messages dans des
images plus anodines. Ou qu'ils ne les dissimulent pas dans des
sons ou des textes.
Dans cet exemple, l’injection de l’information initiale est
présentée comme émanant d’experts officiels. Ce qui a dû donner un
élément de crédibilité aux propos des informateurs du journaliste
américain.
Mais les “experts” officiels sont-ils nécessairement
des sources d’information fiables ? Pour répondre à cette question,
rappelez-vous qui a dit que le nuage radioactif de Tchernobyl
s’était arrêté à la frontière française….
AUTRE CAS : DECREDIBILISATION D'UN ARTICLE SUR LES OGM PARU
DANS LA REVUE NATURE
En novembre 2001, le magazine scientifique Nature publie un article
de deux chercheurs américains de l’Université de Berkeley en
Californie, Ignacio Chapala et David Quist, qui expliquent que du
maïs mexicain a été contaminé par du pollen génétiquement modifié,
à longue distance.
Un article publié dans la revue Nature a une forte valeur de
crédibilité. Pourtant, en mars 2002, Nature indique que l’article
n’aurait jamais dû être publié.
Que s’est-il passé ?
Un article du journal britannique The Guardian daté du 14 mai 2002
raconte l’étrange aventure de cette publication :
http://politics.guardian.co.uk/green/comment/0,9236,715160,00.html.
Dans son papier titré “The Fake Persuaders”, le journaliste Georges
Monbiot soutient qu'une opération masquée de décrédibilisation a
été orchestrée contre les deux chercheurs, parce qu’ils avaient
dérangé les intérêts d’une grande firme spécialisée dans les
OGM.
L’article du Guardian se fonde sur le travail d’investigation
d’un militant, Jonathan Matthews et d’un autre journaliste, Andy
Rowell, qui conclut qu’une société de relations publiques
spécialisée dans le lobbying Internet – The Bivings Group – aurait
envoyé dans un espace de discussion de faux internautes, pour
instiller le doute sur l’article des deux chercheurs californiens.
Le jour-même de la publication dans Nature, des messages ont
commencé à apparaître sur un serveur de listes de news lu par 3 000
scientifiques, AgBio World, spécialisé en biotechnologie.
Le premier message émanait d’une “Mary Murphy”, bientôt suivie par
“Andura Smetacek”. L’une dit que l’un des auteurs de l’article
n’est pas ce qu’on pourrait appeler un auteur objectif. L’autre que
l’article n’a pas été relu par une tierce partie, et que son auteur
est avant tout un activiste. Suivent d’autres interrogations
destinées à semer le doute et bientôt, des centaines de messages
font boule de neige et amplifient le doute. AgbioWorld lance une
pétition qui souligne les défauts de l’article.
Lorsque Nature indique que la recherche des deux auteurs n’aurait
jamais dû être publiée, le Guardian monte au créneau.
Les enquêteurs se sont intéressés au début de la campagne de
décrédibilisation.
Qui sont les personnes à l’origine du mouvement ? Qui sont “Mary
Murphy” et “Andura Smetacek” ? Les deux se proclament citoyens
ordinaires, sans aucun lien commercial.
Une recherche sur les messages plus anciens de “Mary Murphy”, avec
la même adresse email à Hotmail, révèle des traces techniques :
bw6.bivwood.com. Or Bivwood.com appartient à Bivings Woodell. Une
société qui fait partie du groupe Bivings.
Lorsqu’il questionne “Mary Murphy” par email, le journaliste du
Guardian se voit répondre qu’elle n’a aucun lien avec un
industriel, mais n’obtient aucune réponse à sa question de savoir
si Mary Murphy est son vrai nom ou pas.
Le journaliste relève alors un détail intéressant : son
“interlocutrice” lui dit qu’elle voit dans ses articles qu’il a
déjà un parti pris sur les biotechnologies. Or, explique le
journaliste, il n’avait pas mentionné la biotechnologie dans son
email, mais annoncé qu’il faisait une recherche sur le lobbying sur
Internet. Une recherche sur l’autre posteur de messages, “Andura
Smetacek” conduit le journaliste à un autre lien avec la même
entreprise, faisant partie du même groupe Bivings.
Sur le site Web de la firme de relations publiques spécialisée dans
le lobbying Internet, le journaliste remarque un texte titré “Viral
marketing : how to infect the World”, qui dit : “il y a certaines
campagnes où il n’est pas souhaitable voire désastreux de laisser
le public savoir que votre entreprise est directement
impliquée”.
Il remarque aussi un message de félicitations d’un cadre de la
société Monsanto pour “l'admirable travail” réalisé par
la firme de relations publiques.
L'article du Guardian dénonce les pratiques clandestines
d'influence attribuées à la firme de relations publiques et
continuera sur le sujet avec un autre article publié quinze jours
plus tard sous le titre “Corporate phantoms”.
Le Président de Bivings Group va démentir que sa firme aurait joué
un rôle dans l'opération de sape à visage masqué contre l'article
de Nature. Dans une lettre adressée au Guardian, il assure que
“Mary Murphy” et “Andura Smetacek” ne sont ni employées ni
prestataires de sa société, et qu'il ne les connaît ni l'une ni
l'autre.
Peu de temps après, dans une émission de la BBC, un cadre de
Bivings aurait repondu que l'un des emails en cause avait été
envoyé par “quelqu'un travaillant pour Bivings” ou “clients
utilisant nos services”.
Il est utile de préciser que nous n'avons pas vu l'émission de la
BBC, et qu'un travail de vérification accomplie demanderait de la
visionner pour s'en assurer.
Dans son deuxième article titré “Corporate Phantoms”, Georges
Monbiot poursuit les révélations sur l’affaire. Il indique qu’alors
qu’il écrivait le précédent papier, Bivings lui avait envoyé un
email démentant avoir un quelconque rapport avec les faux
correspondants “Mary Maurphy” et “Andura Smetacek” à l’origine de
la campagne contre l’article de Nature.
Puis le journaliste ajoute : “La semaine dernière, j’ai vérifié les
propriétés techniques de l’email. Elles contenaient :
“bw6.bivwood.com”. Le message provenait du même ordinateur que
celui utilisé par “Mary Murphy”. Une nouvelle recherche entreprise
par le militant Jonathan Matthews s’avère avoir démasqué les faux
persuadeurs : “Mary Murphy” conduit à un webdesigner de Bivings,
écrivant aussi bien depuis le bureau que depuis son domicile à
Hyattsville au Maryland, tandis que “Andura Smetacek” se révèle
être le chef marketing Internet de la société”.
Ce qui retient notre attention dans cette exemple, c’est le
processus d’injection dans le circuit de l’information de moyens
d’influence prenant la forme de manœuvres à visage masqué. Ces
procédés sont plus répandus qu’on ne le pense.
Ici, les intérêts des parties concernées jouent un rôle
significatif dans l'évaluation de l'information sur l'article
paru dans la revue Nature.
Aussi bien les intérêts commerciaux intervenus dans le processus
d'information que les intérêts militants des personnes qui ont
démasqué les opérations d'influence. Ce sont des intérêts opposés,
militants contre commerciaux.
Le site Web personnel du journaliste Georges Monbiot reflète
également ses opinions. Il est utile de le savoir, mais cela
n’empêche pas que le démontage de l’opération clandestine
d’influence est assez solidement étayé. Et cela ne l’empêche pas de
reconnaître que l’article de Nature comportait des défauts de
méthodologie, tout en faisant observer que cet article aurait pu
être critiqué par des voies plus normales, dans d’autres articles
scientifiques, comme il est courant dans le domaine.
TROISIEME EXEMPLE : L'AFFAIRE EMULEX
Ici, c'est un particulier qui va injecter directement une
fausse information dans le circuit des news financières pour son
propre profit. L'affaire se déroule en août 2000 aux
Etats-Unis.
Marc Simeon Jakob envoie un faux communiqué de presse prétendu
provenir de la société Emulex, annonçant que celle-ci fait l'objet
d'une enquête de la SEC, la Securities and Exchange Commission
(l’organisme équivalent de la COB en France ). Le faux communiqué
indique que le patron d'Emulex a démissionné, que la société révise
ses profits à la baisse pour le trimestre précédent.
Le faux communiqué de presse avait été envoyé à Internet Wired, à
la rédaction de nuit. Publiée aussitôt, la fausse information est
reprise par le service d’informations financières Bloomberg et
Business Wire, puis essaime un peu partout. Les rédacteurs de ces
agences financières ont essayé de vérifier l'information, mais
l'heure et le décalage horaire aidant, ils ne parviennent pas à
joindre la direction d'Emulex en Californie et publient.
Immédiatement, le cours de la société Emulex s'effondre à la
Bourse. Dans les 16 minutes qui suivent la publication en cascade
du faux communiqué, 2,3 millions de titres sont vendus et le prix
de l'action fond. L'auteur de la fausse information empoche plus de
250 000 dollars au passage, mais n'en profitera pas plus d'une
semaine, puisqu'il se fait arrêter. Il sera condamné à rembourser
ses gains augmentés d'une amende, ainsi qu'à 44 mois de
prison.
Ancien employé de la société Internet Wired, le jeune homme de 23
ans avait parfaitement compris la mécanique d'urgence propre à la
presse et, jouant à dessein sur l'heure tardive d'envoi de son faux
communiqué, tablait sur le fait que la pseudo-information serait
injectée dans le circuit sans pouvoir être vérifiée à temps.
Ces trois cas posent la question de la fiabilité de l'information.
Ils montrent le processus de désin-formation volontaire ou
involontaire, et certains mécanismes d’injection de données dans le
circuit de l’information.
Il est possible de questionner la fiabilité de l'information. En
considérant que l’information est un flux et que son état à un
moment donné n’est qu’un fragment. En recherchant l'origine de
l'information et la mécanique qui l'a fait naître, qui l’éclaire,
la brise ou l'influence.
Ce qui exige de creuser l'information, de la compléter, de la
mettre en perspective.
Bref, de ne pas en avaler qu’une seule bouchée ni de l'avaler telle
quelle.
|