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Bases, Numéro de Juin 2001 - n°173 Une histoire en France de la documentation |
Auteur : Madeleine Wolff-Terroine |
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Pour peu que l’on suive une liste de diffusion ou un forum sur la
veille, les moteurs de recherche ou tout autre type d’outil, on ne
peut qu’être frappé par “l’innocence” de la majorité des
participants ; pour la plupart d’entre eux en effet, la
caractérisation, la recherche, le suivi de l’information, tout cela
n’a commencé qu’avec Internet, et encore seulement lors du
développement du Web.
Peu sont conscients du fait que les activités que nous exerçons ont déja un long passé. Si l’on excepte l’hypertexte, qui lui est réellement nouveau – les idées de Vannevar Busch avec Memex en 1930 relevant de la description d’un idéal, dont on ne savait s’il serait un jour réalisé –, seuls sont récents les outils et la terminologie donnée aux activités ; mais les activités elles-mêmes sont nées au cours des 150 dernières années. C’est ce que vient très bien nous décrire Sylvie Fayet-Scribe dans son “Histoire de la documentation en France : Culture, science et technol ogie de l’information, 1895-1937”. Historienne et enseignante en sciences de l’information et de la communication, elle nous montre dans ce livre, par le dépouillement d’archives publiques et privés, l’émergence des concepts sur lesquels reposent toutes nos activités. Il s’agit au départ d’identifier d’un côté les outils, de l’autre les modalités intellectuelles de repérage et de les confronter à l’état des besoins et des outils d’accès à la fin du XIXe. Le problème posé a été provoqué par l’accroissement brutal du fonds des bibliothèques, à la suite de la confiscation des biens des corporations universitaires, des congrégations et des émigrés : des millions de livres sont à cataloguer et à répartir sur l’ensemble du territoire, pour permettre de répandre l’instruction. Et l’on voit le début des problèmes que nous connaissons : discussions à l’Institut sur la classification des connaissances et publication d’une Bibliographie Générale Nationale, ancêtre de la Bibliographie de la France. Mais dans l’ensemble, le besoin est patrimonial, il s’agit de “conserver des fonds anciens et non de gérer des fonds pour le plus grand nombre de lecteurs”. La seule formation donnée est celle de l’Ecole des Chartes. A cette époque déjà, le contraste est frappant avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, qui multiplient de 1850 à 1914 les bibliothèques pour tous les types de public et offrent déjà des informations économiques et techniques. En France, les informations scientifiques et techniques se trouvent dans certaines industries et cabinets de brevets, dans les sociétés savantes. Mais comment y accéder? D’un côté, on voit se développer dès 1880 des revues spécialisées dans les synthèses annuelles des thèmes de leur domaine, revues toujours bien vivantes (on notera le rôle moteur de la chimie et la part prise par l’Allemagne). De l’autre, les sociétés savantes (et non les bibliothèques) commencent à dépouiller les périodiques ; les grands scientifiques poussent à la roue et se plaignent “de l’influence exagérée des tendances littéraires” dans l’activité des bibliothèques ; l’un d’entre eux déclare le diplôme de chartiste inutile et dangereux. Mais les conceptions s’élargissent : on passe peu à peu de la bibliographie à la documentation, cette dernière étant envisagée comme un “espace informationnel international organisé en réseau”. Et arrivent ceux qui sont les avocats de la documentation : Otlet et La Fontaine. Ils précisent le concept de base, publient en 1930 un Traité de la Documentation ; on passe du livre au document et à l’analyse du contenu. Les précurseurs conçoivent, dès 1900, les termes de document puis d’information comme non limités aux documents imprimés, mais pouvant s’appliquer aussi bien à la photo, à la carte, ou au shéma. Leur vision est d’emblée internationale. Mais comment caractériser ces documents pour qu’ils puissent être repérés et accessibles ? En créant une classification des connaissances, la CDU, Classification Décimale Universelle. On se trouve donc, entre 1900 et 1945, en face d’une application concertée de techniques documentaires, grâce aux volontés convergentes d’associations (Institut International de Bibliographie, Union Française des Organismes de documentation...), d’industriels et de sociétes savantes. Quatre éléments nouveaux se font remarquer : un travail coopératif, la normalisation du document et la rationalisation du travail, le dépouillement sur fiche avec l’aide d’une classification décimale et la prise en compte des périodiques. Tout n’est pas rose, et les différents acteurs ont du mal à imposer leurs idées. Dans le même temps, les bibiothécaires ne voient pas forcément d’un bon œil ces changements, ainsi q ∏u’en témoignent les comptes-rendus de leurs congrès. Les premières formations professionnelles voient le jour, ainsi que des manuels. Sylvie Fayet-Scribe trace le portrait et décrit l’action de quatre femmes remarquables (déjà ! Mais elles ont dû s’imposer au milieu de collègues masculins, peu tendres pour cette invasion). Grâce à elles en particulier débutent des choses qui nous paraissent aujourd’hui évidentes. L’accès du public à la salle des catalogues de la Bibliothèque Nationale en ... 1934. C’est la normalisation et les fiches qui ont permis la réalisation d’un Répertoire des centres de documentation et, couronnement de tout cela, l’organisation à Paris du Congrès Mondial de la Documentation Universelle en 1937. Les bibliothécaires représentés par l’IFLA refusent d’ailleurs d’y participer, ce qui n’empêche pas Julien Cain, administrateur générale de la Bibliothèque Nationale, de présider le Comité Technique. Ce livre, qui n ous apprend ou nous rappelle toute une évolution, nous permet par extrapolation de comprendre de nombreuses positions ou réactions devant les poussées technologiques actuelles. En plus d’une riche bibliographie, il est complété par un “tableau chronologique des supports, des dispositifs spatiaux et des outils de médiation” de l’information, du paléolithique supérieur à nos jours. Ce tableau très intéressant permet de mieux situer un certain nombre d’événements ou de découvertes. Certains choix dans les événements cités peuvent porter à discussion ; pourquoi ne pas avoir cité le rapport Weinberg, qui a donné le coup d’envoi de la documentation moderne avec les débuts de l’ordinateur ? Ce livre nous fait aussi nous interroger sur le contraste entre cette vitalité, cet enthousiasme malgré les difficultés, et le néant, ou presque, après la fin de la guerre, où il faudra attendre plus de vingt ans pour que notre pays commence à bouger. Espérons que dans un autre ouvrage, Sylvie Fayet-Scribe nous expliquera les raisons de ce trop long engourdissement. “Histoire de la documentation en France : Culture, science et technologie de l’information, 1895 - 1937”. Sylvie Fayet-Scribe. CNRS Editions. ISBN 2-271-05790-6. 313 pages, 150 F |
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