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Bases, Numéro de Décembre 2002 - n°189 Eclipse de documents américains |
Auteur : Madeleine Wolff-Terroine |
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La guerre en Irak ? Oui ou non ? Nous n’en savons rien. Dans le
domaine de l’information en revanche, nous en subissons déjà les
conséquences. Des associations comme l’American Library
Association, des newsletters aussi prestigieuses que SearchDay,
s’émeuvent de “l’éclipse de très nombreuses informations de sites
fédéraux américains”. Pour eux, aucun pays ne s’est autant que les
Etats-Unis servi du Web, pour mettre à la disposition des citoyens
une masse d’informations. Mais ils découvrent aujourd’hui (et nous
avec eux) la face cachée d’un système reposant sur Internet : la
facilité avec laquelle on peut supprimer une partie des
informations.
Au nom de la sécurité nationale, de nombreuses données sont en train de disparaître des sites gouvernementaux (informations payées par leurs impôts, font remarquer les bibliothécaires et documentalistes américains). Leur inquiétude est peut-être exagérée ? Qu’on en juge ! - Le Department of Energy a éliminé les informations sur l’attention que doivent porter les communautés locales aux dangers potentiels des centrales nucléaires proches, mais aussi toutes les données sur le transport des produits dangereux. - Le US Geological Service a demandé aux bibliothèques qui l’ont en dépôt de détruire un cédérom contenant une base de données sur les eaux de surface. Résultat : des universités et autres organismes réalisant des études et recherches liées à l’hydrologie (urbanisme, agri-culture, pollution des eaux...) n’ont plus accès à ces données. - Sur le site Web du Laboratoire National de Los Alamos, l’intégralité d’une base de rapports techniques non classés a été éliminée, car il aurait été trop long d’examiner chaque document pour voir s’il présentait un risque potentiel pour la sécurité. - Plus scrupuleuse, la Nuclear Regulatory Commission a fermé son site Web, puis l’a réouvert après avoir procédé à un “nettoyage” de tout ce qui pouvait être considéré comme potentiellement utile à des terroristes. - D’après l’American Library Association, le Department of Energy a supprimé 9 000 rapports scientifiques contenant des mots-clés tels que “nuclear” ou “chemical” ou “storage” ; on est en train d’étudier leur dangerosité potentielle. De même, le Defense Technical Information Center a éliminé des milliers de documents. On ne peut s’empêcher de se demander pourquoi, jusqu’alors, des documents jugés aussi dangereux, pouvaient être consultés par nous tous. Il semble cependant que cette fièvre d’interdiction d’accès gagne d’autres secteurs où elle est difficilement compréhensible. Ainsi, des informations n’ayant en aucune façon un rapport quelconque avec la sécurité sont elles aussi “éclipsées”. Le Center for Disease Control and Prevention (organisme bien connu en santé publique et dont la base est largement utilisée par les Européens) vient d’éliminer de son site Web les rapports sur l’efficacité des préservatifs dans la prévention du Sida, et sur tous les programmes en cours dans la lutte contre le tabac et les problèmes liés à la grossesse et aux maladies sexuellement transmissibles chez les jeunes. Dans le même ordre d’idées, le National Cancer Institute a supprimé un rapport montrant que la croyance d’une augmentation du risque de cancer du sein sous l’effet des avortements ne reposait sur rien. Le Ministère de l’Education “réévalue” pour sa part des centaines de rapports de recherches présents sur son site ! On croit rêver… Cette hantise qui, jusqu’à présent, n’avait touché que les organismes du gouvernement fédéral américain s’étend désormais aux différents Etats. La Floride, le Michigan, le Tennessee envisagent à leur tour des restrictions d’accès à l’information ; dans les informations jugées dangereuses, entrent les recherches sur les maladies d’origine alimentaire ou les dates des réunions des directeurs d’écoles ! Tous ceux dont la profession est en rapport direct avec l’information ont levé l’étendard de la révolte. Après avoir fait remarqué que l’information des sites fédéraux est la propriété du public, puisque ce sont les impôts publics qui l’ont payée, ils accusent le gouvernement en des termes très durs. “September 11 has become a blanket excuse for government to conduct their business as they prefer to do - in private, suppressing all kinds of information, whether or not it has even the most tangential relation to national security, and without any regard to valid public information needs.” Autre problème : qui est au courant ? Qui suit la trace des documents éliminés ? Combien sont-ils et quels sont-ils ? Sur quels critères sont-ils éliminés ? Aucune agence fédérale ni même le site FirstGov.gov ne peut répondre à ces questions. Pour essayer de lutter contre cet état des choses et préserver l’avenir, les associations se mobilisent. L’American Library Association a ouvert une taskforce : Government Documents Round Table (GODORT) ; la Federation of Scientists étudie la question avec le Project of Government Secrecy : révision du mécanisme d’éviction, pour que celle-ci ne soit pas décidée “by some anonymous agency official”, préservation des pages Web éliminées, pour que cette élimination ne soit que temporaire et que l’on puisse ultérieurement rendre à nouveau l’information accessible. Ces faits, graves, ne semblent pas avoir ému l’opinion française et cependant, nous sommes tous concernés ! Pour en savoir plus : • SearchDay, December 19, 2002, Number 424 - http://searchenginewatch.com/searchday • Government Documents Round Table - http://sunsite.berkeley.edu/GODORT • Federation of American Scientists - http://www.fas.org/sgp |
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