Netsources, Numéro de Novembre-Décembre 2005 - n°59


Controverses autour de l'encyclopédie Wikipedia.org

Wikipédia, l’encyclopédie “libre, gratuite et multilingue” lancée en 2001 à l’initiative de Jimmy Wales, se distingue de ses consœurs par son mode de fonctionnement : elle est maintenue par une communauté totalement informelle d'utilisateurs – les Wikipédiens –, qui contribuent à leur gré à l’alimentation de l’ouvrage(1). ...

Auteur : Béatrice Foenix-Riou

Comme son nom l’indique, cette encyclopédie collaborative appartient à la famille des wikis, ces sites Web dynamiques qui permettent à tout visiteur de modifier ou de supprimer du contenu et de créer de nouvelles pages qui interagissent entre elles ; on notera que dans le cas des wikis – contrairement aux sites Web classiques –, toutes les versions successives d’une page sont conservées, ce qui permet de vérifier aisément le bien-fondé des modifications et de revenir le cas échéant à une version antérieure.

Si ce mode de fonctionnement est intéressant, on voit immédiatement son point faible lorsqu’il concerne une encyclopédie : comment être assuré de la fiabilité des informations ?

Les Wikipédiens en effet ne sont pas forcément tous experts dans leur domaine, ce qui peut entraîner des inexactitudes dans les articles ; d’autre part, il peut exister des cas de désinformation volontaire, de dénigrement, de marketing viral, etc.

Différentes études ont tenté d’analyser la fiabilité de Wikipédia.
Elles ont montré que, contrairement à l’idée préconçue, ce type d’ouvrage profite de ce que l’on pourrait appeler “la sagesse des foules”.

Les chercheurs IBM du Watson Research Center(2) se sont ainsi penchés en 2004 sur le temps de réaction des Wikipédiens, face à des actes de vandalisme tels que l’effacement soudain de pages. Ils sont arrivés à la conclusion qu’en moyenne, les pages vandalisées étaient restaurées en moins de cinq minutes(3).

En septembre 2005, le magazine américain Esquire s’est quant à lui attaché à étudier les diverses modifications apportées à un article volontairement inexact.
Publié le 20 septembre 2005 par AJ Jacobs, l’article – qui contenait des erreurs intentionnelles – a été modifié 532 fois par 75 contributeurs différents en l’espace de trois jours(4).

Malheureusement, toutes les informations fausses ne sont pas corrigées aussi vite et l’encyclopédie a récemment été la cible de sévères critiques, notamment lors de l’affaire John Seigenthalter.

Cette personnalité, ancien assistant de Robert Kennedy, se plaignit vigoureusement dans une lettre ouverte au quotidien USA Today(5), lorsqu’il découvrit que des informations diffamatoires avaient été ajoutées par un internaute anonyme, dans sa biographie sur Wikipédia. Il mit en doute le sérieux de l’encyclopédie, car les données étaient restées près de quatre mois en ligne sans que personne ne s’en rende compte. Après enquête, il s’avéra que le coupable avait simplement voulu “faire un gag”...

Comble d’infortune, cette affaire intervint peu de temps après la découverte d’une “manipulation” effectuée par l’un des pionniers du podcasting, accusé d’avoir modifié plusieurs fois des articles citant d’autres experts du domaine, afin de s’attribuer plus de mérite...

Suite à ces divers événements, Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia,  annonca en décembre 2005 dans une interview au Financial Times(6) qu’il envisageait de mettre en ligne, en complément de la version actuelle de Wikipédia (modifiable par tous), une autre version “vérifiée et stable”.

Néanmoins, certains jugent graves les erreurs que l’on peut rencontrer dans Wikipédia.
Les éditeurs du site WikipediaClassAction.org envisagent ainsi d’utiliser une procédure de “class action” contre Wikipédia et incitent les particuliers, entreprises ou organismes “victimes” de l’encyclopédie à regrouper leurs doléances... Leur objectif est à la fois de faire changer les règles de publication, mais aussi d’obtenir des dommages et intérêts.

Autre point de vue très critique, celui de Daniel Brandt qui, après avoir créé le site polémique Google Watch (www.google-watch.org), a lancé Wikipedia Watch (www.wikipedia-watch.org), axé sur les dysfonctionnements de Wikipedia.

Cela étant, si l’on ne peut que regretter les utilisations détournées de l’encyclopédie  – inéluctables eu égard à son mode de fonctionnement –, il faut reconnaître que Wikipédia s’impose comme un ouvrage de référence : elle existe aujourd’hui dans plus de 50 langues et contient 3,7 millions d’articles, dont près de 890 000 en anglais et 210 000 en français.

Des chercheurs de la prestigieuse revue scientifique Nature ont d’ailleurs voulu comparer la pertinence des résultats obtenus dans Wikipédia et dans l’Encyclopædia Britannica(7).

Ils ont pour cela effectué 42 recherches-tests dans les deux sources et ont sélectionné dans chacune des articles ayant sensiblement la même taille. Les questions ont couvert le large domaine scientifique, allant de “Acheulean industry” à “Woodward, Robert Burns”, en passant par “Epitaxy”, “Kinetic isotope effect” ou “Mendeleev, Dmitri”. Les résultats ont ensuite été soumis pour analyse (sans mention de leur provenance) à un panel d’experts des sujets en question.

Et les conclusions surprennent à plus d’un titre... Huit erreurs “sérieuses” – telles qu’une mauvaise interprétation de concepts clés... – ont été trouvées parmi les résultats. Quatre provenaient de chaque encyclopédie ! De nombreuses erreurs factuelles – omissions, coquilles typographiques...– ont également été détectées : 162 dans Wikipédia, contre 123 dans Britannica.

Si le président de la vénérable Encyclopædia Britannica a réagi à cette étude en soulignant que Wikipédia contenait donc “32 % d’erreurs en plus”, cette analyse – certes limitée à 42 exemples – démontre pour sa part que rien de probant ne permet de départager ces deux encyclopédies fort différentes et que celles-ci sont somme toute d’une qualité sensiblement équivalente, tout au moins dans le domaine scientifique.

Reste qu’hormis son accès gratuit, Wikipédia possède un atout non négligeable sur son aînée : sa rapidité de mise à jour ; les erreurs détectées par Nature sont déjà en cours de correction et sont clairement signalées sur les pages incriminées(8).

(1) “Wikipedia.org : une nouvelle encyclopédie sur le Web”, Bases n°191 (février 2003), en accès libre sur le site www.bases-publications.com
(2) http://researchweb.watson.ibm.com/history/
(3) http://joi.ito.com/archives/2004/09/07/wikipedia_heals_in_5_minutes.html
(4) “Wikiworld: The Experiment” - www.smartmoney.com/esquire/index.cfm?Story=20051215wikipedia
(5) A false Wikipedia 'biography' - John Seigenthaler - 29.11.2005 -
http://www.usatoday.com/news/opinion/editorials/2005-11-29-wikipedia-edit_x.htm
(6) “Wikipedia to restrict access to encyclopaedia” - Chris Nuttall - 18.12.2005 http://news.ft.com/cms/s/98413d60-6ff1-11da-a1f7-0000779e2340.html
(7) Internet encyclopaedias go head to head - Jim Giles - 14.12.2005
http://www.nature.com/news/2005/051212/full/438900a.html
(8) http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Errors_in_the_Encyclop%C3%A6dia_Britannica_that_have_been_corrected_in_Wikipedia