Bases, Numéro de Octobre 2004 - n°209


Jeu de Go chez les serveurs agrégateurs

Auteur : François Libmann

On sait que dans l’information business en général, les grands opérateurs ont pour nom (par ordre alphabétique) Dialog, Factiva et LexisNexis et qu’ils se livrent une compétition féroce.

En ce qui concerne spécifiquement l’offre d’information juridique visant l’important marché des avocats américains, la lutte est tout aussi rude entre LexisNexis et Westlaw (toujours par ordre alphabétique), ce dernier appartenant, comme Dialog, au groupe canadien Thomson.

Si l’on affine l’analyse, on observe que compétition sur certains marchés ne veut pas dire, pour autant, guerre ouverte sur tous les marchés car, sur certains segments, il peut même y avoir des accords et des collaborations.

Cela s’appelle la co-opétition.

Mais les accords ne sont pas éternels et des renversements d’alliances peuvent se produire, comme cela vient d’être le cas avec une redistribution des cartes d’une certaine ampleur.

C’est ainsi que LexisNexis et Factiva, concurrents frontaux sur le marché de l’information news et business, viennent d’annoncer un accord au terme duquel certains clients de la partie juridique de LexisNexis auront accès aux informations news et business de Factiva, en plus de celles de LexisNexis.

Les clients concernés par cet accord, qui prendra effet le 1er mars 2005, sont :
- les cabinets d’avocats aux USA, au Canada, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Australie, en Nouvelle Zélande, au Japon et à Singapour ;
- les gouvernements nationaux et locaux, écoles de comptabilité d’impôts et de droit aux USA et au Canada et ceux-là seulement.
Concrètement, les utilisateurs verront apparaître dans une seule réponse les résultats issus de LexisNexis et Factiva. Cela posera inévitablement des problèmes d’élimination de doublons, qui sont à l’étude.

On pourra s’étonner, en première analyse, d’un accord qui revient pour LexisNexis à reconnaître que Factiva, son concurrent direct sur beaucoup de marchés, offre une palette de titres non disponibles dans son offre.

Un premier “contre-feu” est déjà proposé sur un plan quantitatif. En effet, d’après Steve Edwards, directeur de la communication corporate de la société, LexisNexis offre 20 000 titres de presse, tandis que Factiva en offre “seulement” 10 000 (c’est nous qui soulignons), mais dont 3 400 sont en exclusivité, dont le très demandé Wall Street Journal.

Il faut par ailleurs rappeler que cet accord ne concerne que certaines professions juridiques (les juristes d’entreprises ne sont pas concernés) et qu’il constitue une façon d’améliorer vis à vis de cette clientèle la position de LexisNexis face à Westlaw, qui avait précédemment le même type d’accord avec Factiva.

Il faut dire aussi que Westlaw avait fait savoir la veille – étrange coïncidence à laquelle personne ne croira – qu’il offrirait à ses clients des contenus analogues issus de sociétés sœurs du groupe Thomson, à savoir Thomson Financial News et Newsroom, ce qui est quand même plus logique que d’aller chercher ce type de contenu chez un concurrent du groupe.

Pour Factiva, il est évident que les avocats, essentiellement dans les pays anglo-saxons, ne sont pas son cœur de cible et qu’une approche commerciale indirecte n’est pas sans intérêt.

L’accord avec LexisNexis lui permet aussi de maintenir une offre – et donc des revenus issus de cette clientèle –, revenus qu’il aurait perdus à la suite de l’accord de Westlaw avec Thomson Financial News et Newsroom.

FACTIVA : UNE POLITIQUE AGRESSIVE DE SOURCES EN EXCLUSIVITE

Factiva a toujours eu une politique d’exclusivité de sources, en refusant de mettre à disposition ses contenus “propriétaires” sur les serveurs concurrents.

Il est ainsi impossible de trouver ailleurs que sur Factiva ou des sites parents le texte intégral du Wall Street Journal ou les dépêches de Dow Jones et de Reuters. Les documents issus de ces sources sont d’ailleurs, d’après Factiva, les plus visualisés.

Pour le Wall Street Journal, on ne trouve ainsi que des résumés sur LexisNexis et sur Dialog (fichier n°475). Quant aux dépêches de Dow Jones ou de Reuters, on peut aussi en trouver certaines sur différents sites Web, mais pas sur les autres agrégateurs.

Factiva a d’ailleurs renforcé cette stratégie d’exclusivité de titres en juillet dernier, en annonçant la signature d’un accord d’exclusivité avec John Fairfax Holdings Ltd., l’un des deux plus grands éditeurs australiens de journaux. Aux termes de cet accord, Factiva assure la distribution exclusive pour les agrégateurs internationaux du texte intégral des publications australiennes du groupe : Sydney Morning Herald, The Age, The Australian Financial Review

Certaines de ces publications restent néanmoins accessibles sur Proquest, sur le site de Fairfax (www.f2.com.au) et sur Ebsco, qui ne sont pas des concurrents directs ; mais elles ne sont plus disponibles sur Dialog ni sur LexisNexis, sauf sous forme de quelques résumés produits par Abix.
Il est évident que LexisNexis et Dialog n’ont pas apprécié cette décision, même s’ils offrent de nombreuses sources australiennes provenant d’autres éditeurs.

On notera que cette politique d’exclusivité des sources, qui était d’actualité en d’autres temps, a été abandonnée car les éditeurs souhaitaient en général être distribués largement, tandis que les serveurs se battaient plutôt sur les services et les prix.

On se souviendra aussi de la politique du Financial Times, qui avait retiré ses contenus de tous les serveurs sauf de FT Profile, qui était le sien. Cette politique restrictive n’avait pas résisté à l’abandon par le groupe de son activité de serveur, abandon concrétisé par la vente de FT Profile à LexisNexis.

Factiva souhaite manifestement faire de l’exclusivité des sources une arme stratégique. Cela conduira sans doute ses concurrents à réagir, ce qui ne simplifiera pas la vie des utilisateurs.