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Netsources, Numéro de Septembre-Octobre 2001 - n°34 Méthodologies de rechercheLa citation apocryphe de Malraux |
Auteur : Béatrice Foenix-Riou |
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Le problème que nous tenterons de résoudre dans cet article est le suivant : “Malraux a-t-il dit “Le 21ème siècle sera mystique ou ne sera pas” ?Cette citation bien connue est généralement attribuée à Malraux, avec toutefois un certain nombre de variantes. Selon certaines sources, Malraux aurait employé le terme “spirituel” ou encore “religieux”. Selon d’autres, il n’aurait jamais prononcé cette phrase. La difficulté de la question tient au fait que la sentence n’est pas tirée d’une œuvre publiée de Malraux (la recherche serait infiniment plus facile), mais aurait été prononcée lors d’un discours ou d’une interview. Si l’on ne peut espérer répondre de façon certaine à la question, sauf à trouver un enregistrement providentiel encore inconnu (puisque la polémique perdure), une recherche sur Internet apporte toutefois des éléments de réponse intéressants. La première phase de la recherche, préalable obligatoire à toute investigation sur le Net, consiste à réfléchir aux types d’informations que l’on souhaite obtenir et aux types de sources ou de sites susceptibles de les proposer. Dans notre cas, les premières conclusions sont : - je recherche principalement des pages Web contenant la citation de Malraux, assortie d’un commentaire ; - ce type de données peut provenir de sources différentes : articles, thèses, interviews, pages personnelles... En conséquence, il s’agit donc ici d’identifier des pages Web, et non des sites ; aussi, les premiers tests doivent-ils débuter avec un moteur de recherche. CHOIX DU MOTEUR DE RECHERCHEPour ce type de question, la préférence va au moteur Google pour trois raisons : - c’est le moteur qui a l’index le plus volumineux (730 millions de pages en texte intégral) ; pour une question pointue, qui ne devrait générer que quelques dizaines de pages, ce critère est important ; - la liste des résultats de Google fournit, pour chaque page, des extraits pertinents contenant les termes de la requête en gras ; dans la plupart des cas, cela suffit pour savoir si la page est intéressante ou non, c’est-à-dire si la citation est simplement reprise ou si elle est commentée ; d’autres moteurs par exemple ne donnent que les premières lignes de la page, ce qui oblige alors à se connecter à chacune d’elles ; - l’option “Copie cachée” de Google (intitulée Cached dans la version internationale) est ici utile. Rappelons que cette option, proposée à droite de chaque page identifiée, permet de visualiser la copie de la page telle qu’elle était le jour où le robot de Google l’a indexée. Dans cette copie, les termes de la requête sont surlignés, et permettent d’identifier immédiatement les passages pertinents, ce qui est très utile quand le contenu de la page est dense. Cette fonctionnalité (que Google est le seul à proposer) ne doit toutefois pas être utilisée systématiquement. La page qui s’affiche étant en effet la copie de la page au jour de son indexation par le robot — et non celle en ligne le jour de l’interrogation —, elle ne contient pas les éventuelles mises à jour. FORMULATION DE LA REQUETEAprès avoir choisi un outil de recherche, il reste à définir la stratégie à utiliser. Dans notre cas, nous cherchons à savoir si Malraux a ou n’a pas prononcé la phrase “Le 21ème siècle sera mystique ou ne sera pas”. Les éléments de réponse étant liés à la citation, il faut élaborer une stratégie pour que cette citation soit obligatoirement présente dans les pages sélectionnées. Le plus simple serait de lancer la requête sur la phrase dans son intégralité, en l’écrivant entre guillemets pour que les mots soient cherchés côte à côte — si l’on se contentait d’utiliser des mots-clés comme siècle, mystique, malraux, le bruit serait trop important —. Mais ici, la recherche sur le début de la phrase est problématique : le chiffre 21ème peut en effet s’écrire de différentes façons : 21ème, XXIe, XXIème, vingt-et-unième... Si l’on choisit une option (quelle qu’elle soit), le risque est alors grand de laisser passer des pages pertinentes. Il est donc plus sage d’utiliser dans sa stratégie une partie de la phrase seulement, à savoir “siècle sera mystique ou ne sera pas”, accompagnée du nom de Malraux, car les pages doivent confirmer ou infirmer qu’il est l’auteur de la phrase. LES RESULTATSSur Google, la requête “siècle sera mystique ou ne sera pas” Malraux sélectionne 10 pages (il est inutile avec Google d’écrire les symboles +, car le moteur utilise par défaut l’opérateur AND). La première page identifiée [1] est une tribune libre contenant notamment un article intitulé de façon alléchante “André Malraux et "sa citation" controversée sur le XXI siècle.” D’après l’auteur, il existe en fait une “panoplie des versions Malraux offertes comme “authentiques” au monde des fidèles et mises en circulation dans les médias (...) : “Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas” ; “Le XXIème siècle sera chrétien ou ne sera pas” ; “Le XXIème siècle sera catholique ou ne sera pas” ; “Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas” ; “Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas”. Toujours d’après l’auteur, qui se réfère à l’utilisation de la citation par une personnalité politique, la “bonne” version serait “Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas". Les autres pages identifiées par Google attribuent — au conditionnel ou non — la citation à Malraux. L’une précise d’ailleurs [2] que la formule correcte comprend bien le terme “mystique” et non “religieux”. Ces premiers résultats permettent d’apprendre très vite qu’il existe une controverse sur l’auteur de la citation, mais aussi sur la citation elle-même. Si l’on relance la recherche avec le terme “spirituel” à la place de “mystique”, on obtient 126 réponses, signe que cette version est plus répandue. Les pages sélectionnées se contentent en fait de reprendre, pour la plupart, la citation de Malraux comme introduction, dans le cadre de commentaires personnels (cas le plus fréquent), mais aussi de conférence, de thèse, de discours (à l’Assemblée Nationale !), d’article, d’interview... Henri Gougaud fait exception et livre, dans une interview proposée sur le site Plumart (magazine culturel Rhône-Alpes), le résultat de ses recherches sur cette question précise. D’après lui, Malraux n’a jamais utilisé cette formule, qui serait en fait l’interprétation d’un discours qu’il a prononcé lors de l’inauguration de la Maison de la Culture à Amiens [3]. Sa version est proche de celle exprimée par Jean-Claude Viremouneix dans un article intitulé “Nouveau paradigme et nouveau leader politique” [4]. Le magazine Génération Tao enfin [5] indique pour sa part que “Certains soutiennent que l’écrivain français aurait repris cette formule d’un historien anglais, Arnold Toynbee (1889-1975)”. La version “religieuse” de la citation est également très utilisée : 103 réponses. On découvre parmi celles-ci plusieurs documents déclarant que Malraux ne serait pas l’auteur de la citation. Lors d’une interview par un journaliste du Monde, André Malraux aurait ainsi nié avoir jamais dit cette phrase [6]. Un article de Télérama [7] précise pour sa part “En fait, nous le savons grâce à Olivier Germain-Thomas, l'auteur de la Condition humaine n'a jamais prononcé pareille phrase.” Antoine Terrasse enfin, membre du comité international André Malraux, indique dans une interview [8] “En fait, Malraux n’a jamais dit : «le XXIè siècle sera religieux ou ne sera pas» mais «le grand problème du XXIè siècle sera celui des religions» et encore, dernière phrase de son ouvrage «L’homme précaire …»: «… nous souviendrons-nous que les éléments spirituels capitaux ont récusé toute prévision…». Jusqu’alors, les résultats identifiés sont donc de deux types : - les plus nombreux attribuent la citation à Malraux ; mais en fait, cette attribution relève plus de la reprise d’une citation sans vérification que d’une attribution “réfléchie”. Ces résultats sensibilisent au passage sur le problème de la validation de l’information, encore plus visible sur le Net... De nombreux documents considérés comme fiables et validés (discours officiels, articles de quotidiens, conférences d’experts, thèses...) contiennent en fait des informations qui ne le sont pas ! - quelques résultats réfutent l’origine de la citation, le plus souvent avec arguments à l’appui. Mais, rebondissement dans l’enquête, on trouve aussi parmi les pages de Google le point de vue “autorisé” d’un expert attribuant la citation à Malraux : Bryan Thompson en effet, Professeur à l’Université de Massachussets, Boston, a participé en juin 2001 à un colloque international André Malraux, à l’Université de Brest [9]. Le thème de sa conférence était : “Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas : le sens de cette phrase prononcée, démentie, controversée” . A ce stade de la recherche, il n’est guère utile de poursuivre l’enquête sur le Web. L’interrogation de Google a permis de prendre conscience, rapidement, de l’existence d’une controverse, et en a donné les principaux éléments. Donner une “réponse” à cette question — si tant est que l’on puisse un jour y répondre — demanderait une investigation qui n’a pas sa place dans un article sur la méthodologie de recherche. En revanche, il est utile d’illustrer, pour une question de ce type, l’intérêt que peuvent avoir les forums de discussion. Une recherche sur Google Groups (groups.google.com, ou depuis www.google.com, en cliquant sur l’onglet Groups), avec la même stratégie (“siècle sera religieux” Malraux), permet d’identifier dans les premiers thread (ou fils : ensembles question/réponses) un échange de courriers postés en janvier 2001 dans le forum fr.lettres.langue.française. La question posée est pratiquement la nôtre : "Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas". De quel livre est tirée cette sentence ? La Condition de l'Homme ? La Métamorphose de Dieu ? un autre ?” Et parmi les réponses, on a : “Au sujet de la citation de Malraux, voici un extrait d'un article publié dans Le Monde le 18 juin 1993, page 32, (RELIGIONS Le besoin du sacré) : “Plusieurs signes, plusieurs livres semblent montrer un changement dans la perception du spirituel, qui ne s'oppose ni au corps ni à la modernité. La phrase la plus citée de Malraux : "Le XXI siècle sera religieux ou ne sera pas", est un faux. Les spécialistes n'en retrouvent la trace ni dans ses écrits ni dans les entretiens publiés de son vivant. Il aura donc été puni par où il a péché : le goût des formules. Ce qu'il a dit sous plusieurs formes à André Frossard, Guy Suarès, Tadao Takemoto, Michel Cazenave, etc., est quand même plus subtil. Hanté, à la fin de sa vie, par le déficit spirituel de notre siècle, il pressentait un retour de la mystique, mais sous une forme imprévisible, comme l'avait été le surgissement du christianisme dans l'Empire romain. Or de nombreux signes prouvent qu'un important changement est à l'oeuvre...”.
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