Les auditeurs du MISTE (Mastère en Intelligence Scientifique,
Technique et Economique) de l’ESIEE ont organisé le 30 avril
dernier un colloque sur la Cartographie de l’information dans la
Veille et le Management de la connaissance et convié des
chercheurs, des concepteurs de logiciels, des consultants et même
un gendarme, à s’exprimer sur le sujet. C’est la première fois, aux
dires de ses organisateurs, qu’un colloque a lieu en France sur ce
thème. Rendons hommage aux pionniers et tentons de donner une
vision éclairante de ce nouveau territoire en friche.
LE PRINCIPE
Cartographier l’information consiste à la visualiser sous forme de
cartes, d’arbres ou de graphes. L’idée est de représenter
l’information dans l’espace malgré ce paradoxe qu’il s’agit de
données non physiques et d’abstractions non spatiales.
Cerveau droit
Le principe est de rompre avec notre mode de pensée linéaire
habituel, de laisser de côté pour un temps notre cerveau gauche,
celui du raisonnement, de l’analyse, de l’algorithme, du
progressif, pour solliciter notre cerveau droit, associé à
l’intuition, à la sensibilité, à la créativité, qui facilite
l’émergence des idées…
D’autant que c’est bien l’image du cerveau, de son fonctionnement
rayonnant en réseau, en arborescence, qui a présidé à la naissance
des cartes mentales, de l’heuristique, de cette nouvelle façon de
“découvrir” l’information en recourant à la couleur et au dessin,
de l’appréhender par le biais d’une représentation synthétique.
Nous avons une “biocompatibilité” avec la cartographie…
Des “raccourcis cognitifs”
On recourt à la cartographie lorsque, confronté à une masse
d’informations hétérogènes et à des impératifs de temps, on a le
souci d’appréhender rapidement le contenu avec le maximum de
concision, de clarté et de lisibilité.
Visualiser l’information en la condensant et en la synthétisant
facilite sa compréhension et son utilisation. En outre, la
globalité et l’instantanéité de la représentation
multidimensionnelle de l’information permettent de traiter des
problèmes ouverts.
L’intérêt de la représentation de l’information dans l’espace est
de pouvoir obtenir à la fois un zoom et une vue d’ensemble, de
pouvoir pointer sur un détail en même temps que situer dans un
contexte, de multiplier les angles de vue.
La représentation graphique permet en outre de dessiner une
structure, une matrice, au sein de laquelle apparaissent des nœuds,
des relations, des réseaux, des hiérarchies. Il est par exemple
possible de regrouper des mots-clés en se basant sur des
associations significatives (agrégation, regroupement
d’informations similaires ou clusterisation).
On peut citer, entre autres exemples d’informations susceptibles
d’être cartographiées, les liens capitalistiques entre entreprises,
les liens de collaboration déduits d’un ensemble de références
bibliographiques scientifiques et techniques, de brevets ou de
messages échangés dans des listes de diffusion, etc.
Le degré d’implication de l’utilisateur dans le maniement des
outils de cartographie varie : soit l’outil est automatique, soit
il laisse une grande part à l’expression de la créativité
individuelle. Le BA-Ba de l’utilisation de l’outil cartographique
est l’aide à la présentation (MIND MANAGER).
En filant la métaphore géographique, comme nous y invite Claude
Aschenbrenner, l’un des intervenants, voici les différents
territoires investis par la cartographie :
1.
la navigation, le défrichage de corpus :
interface interactive, consultation d’un thesaurus, extraction de
la terminologie dans les textes, aide à la reformulation.
Application possible : la recherche sur le Web (KARTOO, MAPSTAN
SEARCH, voir encarts) ;
2. le traitement, l’analyse du corpus : exploration des résultats,
fouille, mise en évidence de thématiques et des documents les plus
pertinents par le biais d’un traitement sémantique ou
statistique.
Applications possibles :
- l’analyse bibliométrique : exploitation statistique de
publications au moyen de filtres ou variables comme : auteurs,
pays, laboratoires, termes… pour repérer des thématiques
émergentes, des collaborations d’auteurs, etc. (SIMBAD) ;
- l’analyse de flux d’informations textuelles (dépêches de presse,
discours…) : mise en relief des principaux thèmes, extraction de
concepts, courbes de tendance construites à partir de cartographies
successives permettant d’identifier l’information émergente : utile
aux sociologues, politologues, chargés de communication (CALLIOPE)
;
- l’analyse criminelle (voir encart) ;
- le text mining : aide à l’analyse de corpus de textes (issus
notamment d’Internet) pour en identifier et extraire rapidement le
sens (ex : reconnaître les acteurs d’un domaine, les réseaux de
collaborateurs…), repérer leur structure thématique (TEMIS,
NEURONAV, WORLDMAPPER) ;
- la veille stratégique (voir encart) ;
- la gestion de crise, la détection de “signaux faibles” (voir
encart) ;
3. la mise en scène, la diffusion de l’information : l’impact
visuel est fort, et permet à tout le monde de s’accorder sur le
sens à donner. Cette vision commune favorise le partage de
l’information. Ces vues synthétiques sont des aides à la décision.
Le pouvoir intégrateur de l’œil introduit des différences, fait des
rapprochements (COELIS, IDELIANCE).
Application possible : le management des connaissances.
La cartographie des connaissances permet à tous les membres d’une
entreprise de formaliser, d’utiliser et d’enrichir le patrimoine
des connaissances de ladite entreprise. L’information est organisée
en lieux (“intersections d’informations”) : service, groupe de
travail, réseau d’experts. Il ne s’agit pas d’un inventaire, d’une
liste, mais d’une méthode de “repérage des lieux” qui favorise
l’orientation et les échanges entre les individus dans cet “espace
du savoir”.
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* *
Il ressort des différentes interventions entendues lors de cette
journée plusieurs enseignements :
- Quelles que soient l’étendue et la diversité du corpus étudié, il
s’agit évidemment d’un corpus limité – soit par la nature des
documents (références bibliographiques par exemple), soit par un
périmètre thématique. Il faut toujours avoir présent à l’esprit les
limites du “territoire” de départ. D’autre part, dans le cas de
références bibliographiques structurées, la qualité de l’indexation
jouera forcément sur la qualité et “l’éloquence” de la
représentation graphique obtenue.
- Il faut se garder d’ “absorber” l’information visualisée, même si
la tentation est forte de prendre pour argent comptant ce que “dit”
une carte ou un graphe.
Il ne s’agit que d’un outil et d’un support parmi d’autres. Il est
toujours opportun de se poser la question de la fiabilité de ce que
l’on voit.
- Les outils cartographiques essaient d’intégrer l’espace temps :
évolution d’un concept dans le temps par exemple.
- La cartographie ne convient pas à tout le monde, à toutes les
structures cognitives. Certains, attachés à l’écrit, au linéaire et
au statique, demeureront hermétiques à la représentation graphique.
Il est difficile de changer de mentalité quand on nous a appris à
consulter les informations en les lisant…
- Les utilisations des outils cartographiques sont encore à
inventer. L’idée fait son chemin. Aux Etats-Unis fleurissent déjà
les “Information Architects”. Ce sont les architectes du Web, qui
mettent en scène l’information et s’attachent à la rendre
visible.
LA GESTION DE CRISE
Intervention du Général Loup Francart, Eurodécision-AIS
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Outils cartographiques évoqués : un logiciel créé par un
Tchèque membre du Center of Advanced Special Studies, la méthode de
Michel Godet…
La tendance latine est de considérer que toute crise est subite et
non détectable, alors qu’il est tout à fait possible de prévoir des
crises en étant attentif aux signaux faibles. La gestion de crise
consiste à prévoir la crise et à mettre en place des stratégies
pour la résoudre.
Le schéma de déroulement d’une crise est le suivant : signaux
faibles puis signaux d’alerte (dangers, risques potentiels),
auxquels on oppose une stratégie de prévention ; indicateurs de
crise / événements déclencheurs auxquels on réagit par une
stratégie d’action ; puis sortie de la crise et stratégie de
stabilisation.
Soit la crise est provoquée par des acteurs poursuivant une
stratégie d’affrontement, et dans ce cas il s’agit de prévoir la
stratégie des acteurs, imaginer les scenarii possibles et opter
pour une contre-stratégie ; soit la crise est subite, fait suite à
un accident aux conséquences incertaines, et il faut alors prévoir
les évolutions possibles, élaborer un plan stratégique et anticiper
les réactions des intéressés.
L’outil cartographique se prête bien à l’accompagnement d’une
gestion de crise :
- La crise est en effet un problème ouvert s’il en est : c’est un
concept de rupture qui bouleverse le cadre d’analyse habituel et
qui est caractérisé par la nécessité de prendre des décisions de
façon urgente.
- La crise nécessite l’identification des acteurs, l’analyse des
interactions entre les acteurs, de leur stratégie et de leurs
moyens, la distinction de groupes d’acteurs et le suivi de
l’évolution du jeu des acteurs dans le temps.
- Elle oblige à avoir une vision commune au sein de la cellule de
crise (la même vision des acteurs impliqués dans la crise).
Plusieurs logiciels de cartographie sont utilisés. Certains
permettent de représenter les acteurs sur un échiquier pour voir se
dessiner entre eux des relations (de coopération, de parrainage,
d’affrontement, d’ignorance…).
D’autres vues permettent de hiérarchiser leurs rapports : acteurs
vassaux et acteurs dominants, acteurs directs et acteurs indirects
sont identifiés de différentes façons, notamment par le biais de
courbes de niveaux. Une autre représentation dessine un tableau de
stratégie des acteurs. Une autre encore propose des graphes de
convergences et de divergences… Les vues sont multiples et leur
interprétation l’est également parfois ! Un apprentissage est en
effet nécessaire pour décrypter certaines d’entre elles. |
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LA VEILLE STRATEGIQUE
Intervention de Jean-Maurice Bruneau, enseignant-chercheur à
l’Institut National des Telecoms |
Outil de cartographie évoqué : IDELIANCE.
La veille stratégique a pour objectif de détecter menaces et
opportunités et de prendre conscience de ses propres
vulnérabilités. Le cas pratique (et fictif) évoqué concerne la
cellule de veille stratégique d’une PME du secteur agroalimentaire
confrontée à un cas de listéria et de morceaux de verre retrouvés
dans des pots de confiture…
L’outil cartographique est de mise ici parce que :
- Il s’agit d’appréhender rapidement un environnement complexe et
d’apporter rapidement les réponses appropriées. Le cas est complexe
parce que la sécurité alimentaire est un sujet très sensible et que
la filière compte de multiples acteurs directs (récoltants,
fabricants, conditionneurs, distributeurs) et périphériques
(consommateurs, médias, syndicats, services sanitaires etc.).
- Il n’y a pas de réponse toute faite ; les données de départ sont
peu structurées et non répétitives ; on ne peut pas les traduire
sous forme algorithmique ; elles sont incomplètes. Une approche
multidimensionnelle et visuelle permet de déclencher un processus
de choix tactiques défensifs (riposter, esquiver ou parer) ou
offensifs (agresser, user, menacer, poursuivre).
- La visualisation cristallise la façon dont les gens se
représentent les problèmes. L’effet miroir de la visualisation fait
gagner un temps précieux quand l’espace temps est restreint. La
visualisation aide à structurer les problèmes et donne une
représentation autour de laquelle s’entendent des individus aux
cartes cognitives différentes (juristes, financiers…). Elle
convient aux stratèges et aux personnes intuitives.
IDELIANCE propose un compromis à ceux qui préfèrent le texte à
l’image : la saisie des énoncés se fait en langage naturel
(indication de personnes, produits, entreprises, groupes
d’individus, tâches…) et l’outil propose des graphes sous forme de
réseaux sémantiques et des tableaux à double entrée. Il constitue
une aide à la décision en mettant en relation les informations
collectées.
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L'ANALYSE CRIMINELLE
Intervention du service de renseignements de la Gendarmerie
nationale (ANACRIM CTGN) |
La cartographie est aussi utilisée à des fins de pratique
judiciaire (400 analystes utilisent des outils graphiques pour
éclairer les directeurs d’enquêtes) :
- en raison de l’énorme quantité de données collectées dans les
procès verbaux lors des enquêtes concernant la délinquance ou la
criminalité (un graphique vaut mieux que 1 000 pages de rapport…)
;
- parce que les informations relationnelles ont évidemment une
valeur ajoutée par rapport aux informations brutes – de la simple
schématisation des données en relation à leur représentation plus
élaborée.
Exemples de représentations éloquentes pour un analyste :
- La visualisation de relevés téléphoniques permet à l’observateur
averti de constater des mutations de comportement et de déceler par
exemple le moment clé où la victime a cessé ses largesses
financières envers son futur agresseur…
- Une carte géographique obtenue à partir d’une base de données
relationnelles et d’un logiciel géographique représente, après
confrontation de plusieurs fichiers, des relations entre les
individus : les points de convergence sont les endroits clés dans
un réseau, cibles pour de prochaines interpellations…
- Les relations entre individus peuvent apparaître sous forme de
nébuleuse : autant de fils et de grappes à explorer pour dessiner
le tissu relationnel du criminel et de ses victimes et découvrir
par exemple le lien entre l’auteur du crime et sa victime par
relation interposée.
- Un schématiseur permet de représenter la chronologie des
événements, des rencontres entre divers individus, de confronter
des alibis et d’avoir une vision des informations manquantes.
- Une autre vue représente des flux et permet de mettre en évidence
par exemple des cycles récurrents de versements de la victime (à
son futur agresseur).
L’analyste utilise l’outil cartographique à la fois comme support
pour son analyse et comme le moyen d’exprimer visuellement les
résultats pour faciliter la compréhension de tous.
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| MAPSTEAN SEARCH |
| L'outil sert à faire ressortir le sens de l’action collective
qu’est la navigation sur Internet. Il produit sous forme de plans
de quartier (avec places et rues) le résultat de l’analyse des
pages sur lesquelles les utilisateurs se sont rendus. L’outil
archive les recherches et leurs résultats et les analyse dans le
but de repérer les proximités entre les informations, de bénéficier
des recherches déjà effectuées, de l’expérience du collectif. (voir
Netsources n° 35) |
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| KARTOO |
Il s’agit du premier métamoteur à interface cartographique
(approche intuitive, très visuelle). Il synthétise les résultats de
plusieurs outils de recherche et produit des “cartes du Web” où les
mots de recherche et les thèmes connexes apparaissent. Les
thématiques reliant les sites entre eux sont précisées. (voir
Netsources n° 31) |
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Devant le succès de la journée (400 participants !), l’ESIEE
a publié les actes du colloque sur cédérom.
Prix : 30 euros par exemplaire ; remise de 50 % pour les acheteurs
des actes papier. www.esiee.fr/masteres/miste/ |
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