Netsources, Numéro de Mai-Juin 2002 - n°38


Cartographie de l'information

De l'art d'inventer

Auteur : Corinne Dupin

Les auditeurs du MISTE (Mastère en Intelligence Scientifique, Technique et Economique) de l’ESIEE ont organisé le 30 avril dernier un colloque sur la Cartographie de l’information dans la Veille et le Management de la connaissance et convié des chercheurs, des concepteurs de logiciels, des consultants et même un gendarme, à s’exprimer sur le sujet. C’est la première fois, aux dires de ses organisateurs, qu’un colloque a lieu en France sur ce thème. Rendons hommage aux pionniers et tentons de donner une vision éclairante de ce nouveau territoire en friche.
   

LE PRINCIPE


Cartographier l’information consiste à la visualiser sous forme de cartes, d’arbres ou de graphes. L’idée est de représenter l’information dans l’espace malgré ce paradoxe qu’il s’agit de données non physiques et d’abstractions non spatiales.
Cerveau droit
Le principe est de rompre avec notre mode de pensée linéaire habituel, de laisser de côté pour un temps notre cerveau gauche, celui du raisonnement, de l’analyse, de l’algorithme, du progressif, pour solliciter notre cerveau droit, associé à l’intuition, à la sensibilité, à la créativité, qui facilite l’émergence des idées…
   
D’autant que c’est bien l’image du cerveau, de son fonctionnement rayonnant en réseau, en arborescence, qui a présidé à la naissance des cartes mentales, de l’heuristique, de cette nouvelle façon de “découvrir” l’information en recourant à la couleur et au dessin, de l’appréhender par le biais d’une représentation synthétique. Nous avons une “biocompatibilité” avec la cartographie…

Des “raccourcis cognitifs”
On recourt à la cartographie lorsque, confronté à une masse d’informations hétérogènes et à des impératifs de temps, on a le souci d’appréhender rapidement le contenu avec le maximum de concision, de clarté et de lisibilité.
   
Visualiser l’information en la condensant et en la synthétisant facilite sa compréhension et son utilisation. En outre, la globalité et l’instantanéité de la représentation multidimensionnelle de l’information permettent de traiter des problèmes ouverts.
   
L’intérêt de la représentation de l’information dans l’espace est de pouvoir obtenir à la fois un zoom et une vue d’ensemble, de pouvoir pointer sur un détail en même temps que situer dans un contexte, de multiplier les angles de vue.
   
La représentation graphique permet en outre de dessiner une structure, une matrice, au sein de laquelle apparaissent des nœuds, des relations, des réseaux, des hiérarchies. Il est par exemple possible de regrouper des mots-clés en se basant sur des associations significatives (agrégation, regroupement d’informations similaires ou clusterisation).
   
On peut citer, entre autres exemples d’informations susceptibles d’être cartographiées, les liens capitalistiques entre entreprises, les liens de collaboration déduits d’un ensemble de références bibliographiques scientifiques et techniques, de brevets ou de messages échangés dans des listes de diffusion, etc.
   
Le degré d’implication de l’utilisateur dans le maniement des outils de cartographie varie : soit l’outil est automatique, soit il laisse une grande part à l’expression de la créativité individuelle. Le BA-Ba de l’utilisation de l’outil cartographique est l’aide à la présentation (MIND MANAGER).
   
En filant la métaphore géographique, comme nous y invite Claude Aschenbrenner, l’un des intervenants, voici les différents territoires investis par la cartographie :
   
1. la navigation,  le défrichage de corpus : interface interactive, consultation d’un thesaurus, extraction de la terminologie dans les textes, aide à la reformulation.
Application possible : la recherche sur le Web (KARTOO, MAPSTAN SEARCH, voir encarts) ;
   
2. le traitement, l’analyse du corpus : exploration des résultats, fouille, mise en évidence de thématiques et des documents les plus pertinents par le biais d’un traitement sémantique ou statistique.
   
Applications possibles :
- l’analyse bibliométrique : exploitation statistique de publications au moyen de filtres ou variables comme : auteurs, pays, laboratoires, termes… pour repérer des thématiques émergentes, des collaborations d’auteurs, etc. (SIMBAD) ;
- l’analyse de flux d’informations textuelles (dépêches de presse, discours…) : mise en relief des principaux thèmes, extraction de concepts, courbes de tendance construites à partir de cartographies successives permettant d’identifier l’information émergente : utile aux sociologues, politologues, chargés de communication (CALLIOPE) ;
- l’analyse criminelle (voir encart) ;
- le text mining : aide à l’analyse de corpus de textes (issus notamment d’Internet) pour en identifier et extraire rapidement le sens (ex : reconnaître les acteurs d’un domaine, les réseaux de collaborateurs…), repérer leur structure thématique (TEMIS, NEURONAV, WORLDMAPPER) ;
- la veille stratégique (voir encart) ;
- la gestion de crise, la détection de “signaux faibles” (voir encart) ;
   
3. la mise en scène, la diffusion de l’information : l’impact visuel est fort, et permet à tout le monde de s’accorder sur le sens à donner. Cette vision commune favorise le partage de l’information. Ces vues synthétiques sont des aides à la décision. Le pouvoir intégrateur de l’œil introduit des différences, fait des rapprochements (COELIS, IDELIANCE).
   
Application possible : le management des connaissances.
La cartographie des connaissances permet à tous les membres d’une entreprise de formaliser, d’utiliser et d’enrichir le patrimoine des connaissances de ladite entreprise. L’information est organisée en lieux (“intersections d’informations”) : service, groupe de travail, réseau d’experts. Il ne s’agit pas d’un inventaire, d’une liste, mais d’une méthode de “repérage des lieux” qui favorise l’orientation et les échanges entre les individus dans cet “espace du savoir”.
   
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Il ressort des différentes interventions entendues lors de cette journée plusieurs enseignements :

- Quelles que soient l’étendue et la diversité du corpus étudié, il s’agit évidemment d’un corpus limité – soit par la nature des documents (références bibliographiques par exemple), soit par un périmètre thématique. Il faut toujours avoir présent à l’esprit les limites du “territoire” de départ. D’autre part, dans le cas de références bibliographiques structurées, la qualité de l’indexation jouera forcément sur la qualité et “l’éloquence” de la représentation graphique obtenue.
- Il faut se garder d’ “absorber” l’information visualisée, même si la tentation est forte de prendre pour argent comptant ce que “dit” une carte ou un graphe.
Il ne s’agit que d’un outil et d’un support parmi d’autres. Il est toujours opportun de se poser la question de la fiabilité de ce que l’on voit.
- Les outils cartographiques essaient d’intégrer l’espace temps : évolution d’un concept dans le temps par exemple.
- La cartographie ne convient pas à tout le monde, à toutes les structures cognitives. Certains, attachés à l’écrit, au linéaire et au statique, demeureront hermétiques à la représentation graphique. Il est difficile de changer de mentalité quand on nous a appris à consulter les informations en les lisant…
- Les utilisations des outils cartographiques sont encore à inventer. L’idée fait son chemin. Aux Etats-Unis fleurissent déjà les “Information Architects”. Ce sont les architectes du Web, qui mettent en scène l’information et s’attachent à la rendre visible.

  CALLIOPE : société DextriaPointCom
    COELIS : société Coelis SA (www.coelis.com)
    IDELIANCE : société Ideliance SA (www.ideliance.com)
    KARTOO : société Kartoo SA (www.kartoo.com)
    MAPSTAN SEARCH : société Mapstan (www.mapstan.com)
    MIND MANAGER : société MindJet (www.mindjet.de)
    NEURONAV : société Diatopie (www.diatopie.com)
    SIMBAD : société Intellixir ; commercialisé par FLA Consultants
    TEMIS : société Temis Group (www.temis-group.com)
    WORLDMAPPER : société Grimmersoft (www.grimmersoft.com)





LA GESTION DE CRISE

Intervention du Général Loup Francart, Eurodécision-AIS

Outils cartographiques évoqués : un logiciel créé par un Tchèque membre du Center of Advanced Special Studies, la méthode de Michel Godet…

   
La tendance latine est de considérer que toute crise est subite et non détectable, alors qu’il est tout à fait possible de prévoir des crises en étant attentif aux signaux faibles. La gestion de crise consiste à prévoir la crise et à mettre en place des stratégies pour la résoudre.
   
Le schéma de déroulement d’une crise est le suivant : signaux faibles puis signaux d’alerte (dangers, risques potentiels), auxquels on oppose une stratégie de prévention ; indicateurs de crise / événements déclencheurs auxquels on réagit par une stratégie d’action ; puis sortie de la crise et stratégie de stabilisation.
   
Soit la crise est provoquée par des acteurs poursuivant une stratégie d’affrontement, et dans ce cas il s’agit de prévoir la stratégie des acteurs, imaginer les scenarii possibles et opter pour une contre-stratégie ; soit la crise est subite, fait suite à un accident aux conséquences incertaines, et il faut alors prévoir les évolutions possibles, élaborer un plan stratégique et anticiper les réactions des intéressés.
   
L’outil cartographique se prête bien à l’accompagnement d’une gestion de crise :
- La crise est en effet un problème ouvert s’il en est : c’est un concept de rupture qui bouleverse le cadre d’analyse habituel et qui est caractérisé par la nécessité de prendre des décisions de façon urgente.
- La crise nécessite l’identification des acteurs, l’analyse des interactions entre les acteurs, de leur stratégie et de leurs moyens, la distinction de groupes d’acteurs et le suivi de l’évolution du jeu des acteurs dans le temps.
- Elle oblige à avoir une vision commune au sein de la cellule de crise (la même vision des acteurs impliqués dans la crise).
   
Plusieurs logiciels de cartographie sont utilisés. Certains permettent de représenter les acteurs sur un échiquier pour voir se dessiner entre eux des relations (de coopération, de parrainage, d’affrontement, d’ignorance…).
   
D’autres vues permettent de hiérarchiser leurs rapports : acteurs vassaux et acteurs dominants, acteurs directs et acteurs indirects sont identifiés de différentes façons, notamment par le biais de courbes de niveaux. Une autre représentation dessine un tableau de stratégie des acteurs. Une autre encore propose des graphes de convergences et de divergences… Les vues sont multiples et leur interprétation l’est également parfois ! Un apprentissage est en effet nécessaire pour décrypter certaines d’entre elles.



LA VEILLE STRATEGIQUE

Intervention de Jean-Maurice Bruneau, enseignant-chercheur à l’Institut National des Telecoms

Outil de cartographie évoqué : IDELIANCE.

La veille stratégique a pour objectif de détecter menaces et opportunités et de prendre conscience de ses propres vulnérabilités. Le cas pratique (et fictif) évoqué concerne la cellule de veille stratégique d’une PME du secteur agroalimentaire confrontée à un cas de listéria et de morceaux de verre retrouvés dans des pots de confiture…
   
L’outil cartographique est de mise ici parce que :
- Il s’agit d’appréhender rapidement un environnement complexe et d’apporter rapidement les réponses appropriées. Le cas est complexe parce que la sécurité alimentaire est un sujet très sensible et que la filière compte de multiples acteurs directs (récoltants, fabricants, conditionneurs, distributeurs) et périphériques (consommateurs, médias, syndicats, services sanitaires etc.).
- Il n’y a pas de réponse toute faite ; les données de départ sont peu structurées et non répétitives ; on ne peut pas les traduire sous forme algorithmique ; elles sont incomplètes. Une approche multidimensionnelle et visuelle permet de déclencher un processus de choix tactiques défensifs (riposter, esquiver ou parer) ou offensifs (agresser, user, menacer, poursuivre).
- La visualisation cristallise la façon dont les gens se représentent les problèmes. L’effet miroir de la visualisation fait gagner un temps précieux quand l’espace temps est restreint. La visualisation aide à structurer les problèmes et donne une représentation autour de laquelle s’entendent des individus aux cartes cognitives différentes (juristes, financiers…). Elle convient aux stratèges et aux personnes intuitives.
   
IDELIANCE propose un compromis à ceux qui préfèrent le texte à l’image : la saisie des énoncés se fait en langage naturel (indication de personnes, produits, entreprises, groupes d’individus, tâches…) et l’outil propose des graphes sous forme de réseaux sémantiques et des tableaux à double entrée. Il constitue une aide à la décision en mettant en relation les informations collectées.


L'ANALYSE CRIMINELLE

Intervention du service de renseignements de la Gendarmerie nationale (ANACRIM CTGN)
La cartographie est aussi utilisée à des fins de pratique judiciaire (400 analystes utilisent des outils graphiques pour éclairer les directeurs d’enquêtes) :

- en raison de l’énorme quantité de données collectées dans les procès verbaux lors des enquêtes concernant la délinquance ou la criminalité (un graphique vaut mieux que 1 000 pages de rapport…) ;
- parce que les informations relationnelles ont évidemment une valeur ajoutée par rapport aux informations brutes – de la simple schématisation des données en relation à leur représentation plus élaborée.
   
Exemples de représentations éloquentes pour un analyste :

- La visualisation de relevés téléphoniques permet à l’observateur averti de constater des mutations de comportement et de déceler par exemple le moment clé où la victime a cessé ses largesses financières envers son futur agresseur…
- Une carte géographique obtenue à partir d’une base de données relationnelles et d’un logiciel géographique représente, après confrontation de plusieurs fichiers, des relations entre les individus : les points de convergence sont les endroits clés dans un réseau, cibles pour de prochaines interpellations…
- Les relations entre individus peuvent apparaître sous forme de nébuleuse : autant de fils et de grappes à explorer pour dessiner le tissu relationnel du criminel et de ses victimes et découvrir par exemple le lien entre l’auteur du crime et sa victime par relation interposée.
- Un schématiseur permet de représenter la chronologie des événements, des rencontres entre divers individus, de confronter des alibis et d’avoir une vision des informations manquantes.
- Une autre vue représente des flux et permet de mettre en évidence par exemple des cycles récurrents de versements de la victime (à son futur agresseur).
L’analyste utilise l’outil cartographique à la fois comme support pour son analyse et comme le moyen d’exprimer visuellement les résultats pour faciliter la compréhension de tous.
 
  

MAPSTEAN SEARCH
L'outil sert à faire ressortir le sens de l’action collective qu’est la navigation sur Internet. Il produit sous forme de plans de quartier (avec places et rues) le résultat de l’analyse des pages sur lesquelles les utilisateurs se sont rendus. L’outil archive les recherches et leurs résultats et les analyse dans le but de repérer les proximités entre les informations, de bénéficier des recherches déjà effectuées, de l’expérience du collectif. (voir Netsources n° 35)

KARTOO

Il s’agit du premier métamoteur à interface cartographique (approche intuitive, très visuelle). Il synthétise les résultats de plusieurs outils de recherche et produit des “cartes du Web” où les mots de recherche et les thèmes connexes apparaissent. Les thématiques reliant les sites entre eux sont précisées. (voir Netsources n° 31)

  


 Devant le succès de la journée (400 participants !), l’ESIEE a publié les actes du colloque sur cédérom.
Prix : 30 euros par exemplaire ; remise de 50 % pour les acheteurs des actes papier. www.esiee.fr/masteres/miste/