Bases, Numéro de Mars 2003 - n°192


Oppen Access

Le libre accès à l'information scientifique et technique

Auteur : Madeleine Woll-Terroine

Le concept d’accès libre à l’information scientifique est à l’ordre du jour : une conférence l’année dernière à l’Ecole des Mines, une réunion de deux jours au Ministère de la recherche organisée par l’Inist, deux jours en mars consacrés à ce thème sous l’égide de l’Unesco / Codata, une réunion à Londres en avril et bientôt une demi-journée sur ce sujet à i-expo, pour en rester à l’Europe !
   
Parmi toutes ces manifestations, la palme revient indiscutablement à celle de l’Inist : un très bon document de synthèse préparatoire de Jack Franklin permettait à tous les assistants de se faire une idée plus claire des problèmes posés avant la conférence (ce document, ainsi que le texte de tous les exposés et discussions, sont toujours disponibles sur le site de l’Inist) ; on notait une très bonne sélection des orateurs, qui représentaient les diverses parties prenantes à ce libre accès : chercheurs et directeurs d’organismes scientifiques, réalisateurs d’expérimentations basées sur le libre accès, éditeurs et bibliothécaires...
   
Mais qu’entend-on exactement par Open Access ?
   
Il faut reconnaître que dès le départ, beaucoup ne seront pas forcément d’accord avec les positions que nous essaierons d’exprimer. Les déclarations faites sur ce thème sont empreintes de passion. Qu’on en juge par ce message paru sur Biblio.fr, après la conférence de l’Inist : “Le rapport distribué dans les paquets des congressistes démarrait avec une extraordinaire confusion… Ce rapport m’a paru tendancieux de bout en bout et mériterait d’ailleurs une réfutation sérieuse de bout en bout” ; et voilà pour la synthèse objective que nous avons citée plus haut !
   
Un autre apôtre de l’Open Access, rendant compte de la même réunion à l’une des collectivités organisatrices, dit aimablement “there was also the usual sample of misunderstanding and misrepresentations of what open access is about”.
   
Essayons donc de dépassionner le débat.
   
Et d’abord, pourquoi et comment le mouvement  qualifié d'accès libre a-t-il pris naissance ?
   
L’une des raisons est une réaction de la part des chercheurs et des gestionnaires de bibliothèque.
   
Le prix des abonnements aux revues scientifiques augmente continuellement, mais le nombre des revues ne cesse de croître ; le système des licences et des consortiums permet certes un coût de souscription plus faible, mais la bibliothèque reçoit alors nombre de journaux sans intérêt pour sa communauté et n’a plus de crédits pour les revues non comprises dans le package.
   
En face de cette hausse des prix des publications, les chercheurs ont par ailleurs le sentiment d’avoir été dépossédés des résultats de leur travail au seul bénéfice des éditeurs. Ils désirent donc se réapproprier le processus éditorial.
   
Ces positions sont confortées et ne sont rendues possibles que grâce à toutes les possibilités actuelles offertes par l’édition électronique (transmission, liens…).

Il faudrait ajouter à cela que dans des pays comme la France, l’édition scientifique est très largement financée par l’argent public, par l’intermédiaire des abonnements des institutions, alors que ces mêmes organismes produisent gratuitement les résultats des recherches ; il y a là quelque chose qui semble choquant.
   
On remarquera que cet argument en faveur de solutions gratuites, indépendantes de l’édition traditionnelle, réclamant une volonté politique et un soutien financier de l’Etat, sont essentiellement le fait de chercheurs français (cf. les échanges sur Biblio.fr).
   
Dans des pays comme les Etats-Unis, le Canada ou le Royaume-Uni, où la recherche n’est financée qu’à 50 % par des organismes publics, les promoteurs de l’Open Access réclament infiniment moins une intervention du pouvoir central.
   
Il s’agit donc de savoir si un accès universel, gratuit, à toutes les publications scientifiques est possible par un mécanisme différent de l’édition scientifique classique, et incluant toutes les possibilités de l’édition électronique actuelle. Il faudrait donc une interface conviviale commune entre les bibliothèques, ainsi que la présence de services comme des systèmes experts de recherche, des programmes de traitement des données…
   
Les réalisations des initiatives “Open Access” vont essentiellement dans deux directions : l’auto-archivage (self-archiving) et l’édition de publications gratuites.
   

L'AUTO-ARCHIVAGE

   
L’auto-archivage dérive de la mise sur serveur des prépublications  (preprints), dont on a vu le premier modèle – fort célèbre – en physique, suivi par d’autres en psychologie et en biologie.
   
Des solutions techniques ont été mises au point, pour que les auteurs qui le désirent puissent mettre aisément leurs travaux sur le Web. On notera en particulier le logiciel E-prints, développé par l’équipe de Steven Harnad, l’un des premiers et des plus passionnés militants du libre accès.
   
Il utilise une interface Web permettant de gérer, soumettre, explorer et télécharger des documents.
   
Ce logiciel, déjà utilisé pour expérimentation par certaines universités anglaises, peut être téléchargé gratuitement par les chercheurs.
   
Une version commerciale est aussi proposée par la société Ingenta. Cette initiative est d’ailleurs fort mal vue par certains, qui y voient le début d’un système à deux vitesses, le logiciel commercial étant plus puissant que sa version gratuite.
   
A cela s’ajoutent des modèles d’écriture des métadonnées pour permettre l’interopérabilité des systèmes.
   
Mais il ne s’agit là que de problèmes techniques. Restent deux problèmes essentiels : le droit d’auteur et l’évaluation par les pairs (peer-review).
   
On sait que les “bonnes” revues, cotées sur le plan de leur contenu, soumettent les articles qui leur sont envoyés à un examen critique très sévère, et ont de ce fait un taux de rejet très important.
   
Qu’en sera-t-il de l’auto-archivage ?
   
On espère une auto-évaluation par la communauté scientifique, mais… Il faut remarquer qu’actuellement, les chercheurs sont en faveur d’une “libre évaluation” des preprints.
   
Or, si dans l’édition, c’est la représentation du journal qui est en jeu, avec l’auto-archivage qui pourrait être fait au sein des institutions, c’est la réputation de l’institution qui cette fois-ci est en jeu.
   
Et plusieurs universités manifestent déjà une certaine réticence à laisser leurs enseignants / chercheurs mettre à la disposition de tous des articles non-évalués, qui pourraient nuire à leur réputation.
   
Autre problème : quelle est la version finale d’un texte ?
   
Fera-t-on un lien entre le preprint et la publication finale ? A-t-on une garantie quant à la version de l’article présenté ? A- t-il été remanié ? Quelle sera alors la version princeps dont il faudra tenir compte en cas de litige, pour une récompense ou un brevet?
   
Un dernier problème et non des moindres : l’aspect financier.

L’archivage est cher. D’ailleurs, de nombreux projets d’archives ont dû arrêter au bout d’un moment leurs activités, faute de crédits.

Beaucoup d’universités répugnent à payer pour l’archivage de travaux de chercheurs qui ont cessé d’y travailler.
   
La question de l’auto-archivage n’est donc pas simple : garantie d’authenticité, nature de la version à garder, conservation ou non des liens, propriété intellectuelle…
Les éditeurs “classiques” estiment quant à eux qu’ils sont les garants d’un contenu qui échappe ainsi, une fois publié, au contrôle de son auteur ou de son institution. 
   
Il semble donc évident qu’une institution ne permettra l’auto-archivage qu’avec un objectif et des règles bien précises.
   

L'EDITION DE PUBLICATIONS GRATUITES

   
La deuxième grande orientation du mouvement Open Access est l’édition de revues accessibles librement et gratuitement.
   
On en trouve des modèles encore hésitants, d’autres en pleine activité, comme Emis en mathématiques ou Biomed (éditeur privé) dans le domaine biomédical.
   
Pour résoudre le problème financier, ce sont alors les auteurs qui paient pour être édités. Biomed pense que la somme de 500$ par article sera suffisante pour financer ses services, mais dit cependant qu’il faudra attendre un certain temps pour vérifier cette hypothèse (d’autres, comme The Public Library of Sciences aux Etats-Unis, demandent eux 1 500 $ par article).
   
Pour le moment, Biomed multiplie les accords avec les institutions. Ainsi, le National Health Service au Royaume-Uni vient de conclure un “deal” avec Biomed ; l’un de ses éléments essentiels est que moyennant une somme restée confidentielle, Biomed Central renoncera aux 500 dollars demandés à chaque auteur pour voir son article publié.
   
Ceci s’appliquant à tous les membres du National Health Service, des plaintes se sont déjà fait entendre, disant que cela ne fera qu’augmenter encore l’inflation des publications.
   
En tout état de cause, ceci implique un changement de mentalité qui ne peut qu’être lent. Il est dit que, du fait de son accès parfaitement libre, un article publié dans ce contexte a un facteur d’impact infiniment plus important que s’il était édité dans une revue traditionnelle.
   
Certains ont avancé une augmentation de 320 % en moyenne du facteur d’impact pour une publication en accès libre ! Nous sommes restés sceptiques.
   
Mais cela  suffira-t-il à dissuader un chercheur de publier dans une revue prestigieuse qui lui assure le renom, et donc ultérieurement des crédits ?
   
D’autre part, les journaux qui se créent ainsi tendent maintenant à reprendre le modèle traditionnel, c’est-à-dire le peer-review. Or, le taux de rejet d’une revue peut être très élevé, jusqu’à 85 %.
   
Qu’arrivera-t-il quand un chercheur soumissionnera pour une revue en accès libre, et se verra refusé ? Il s’adressera alors à une revue payante de deuxième ordre dont la réputation sera bientôt faite ? !
   
On voit qu’au milieu de cette effervescence, des discussions trop passionnées qui font rage, si un certain nombre d’expériences semblent très bien se dérouler (la conférence nous en a montré quelques exemples), la situation est en pleine évolution.
   
Il ne faudrait d’ailleurs pas croire que les éditeurs soient dans l’ensemble braqués à l’égard du concept du libre accès.
   
Comme le fait remarquer très justement Franklin, “Il faut être réaliste, l’édition coûte de l’argent et, dans une économie de marché, il faut récupérer cet argent. Cependant, l’environnement du libre accès et celui de l’édition commerciale sont plus complémentaires qu’on ne le pense. Il va de soi que le secteur de la recherche et le secteur commercial ont intérêt à collaborer sur la durabilité du monde de l’IST, plutôt que d’essayer de se faire concurrence dans un contexte de restriction budgétaire”.
   
Il faudrait aussi chercher de nouvelles méthodes et techniques de diffusion de l’information, ne pas mettre dans le même paquet des textes classiques, des données – qu’il s’agisse du génome ou de cristallographie – réclamant des programmes d’accompagnement, ou des séries de synthèse.
   
De plus, que donnera l’avenir de tels services ? Nous savons tous que tant que le service reste petit, la gratuité peut être assurée, grâce à l’enthousiasme et au bénévolat ; mais si le service est bon, s’il acquiert de la notoriété, s’il se développe, la gratuité n’est plus possible, il devient payant.
   
Un cas exemplaire nous en est fourni par le Journal of High Energy Physics, créé et diffusé gratuitement depuis 1997, et qui est devenu payant depuis cette année.
   
Certes, l’idée d’une conservation pérenne des 500 000 articles parus annuellement dans les 20 000 revues scientifiques, en accès libre et interrogeables avec des outils identiques sur quelques serveurs qu’ils soient, cette idée semble aussi utopique que le fut autrefois l’Unisist de l’Unesco, ou le logiciel universel d’accès aux bases de données de la Commission des Communautés Européennes.
   
Il n’en reste pas moins que l’on se trouve en face d’initiatives intéressantes, cherchant à utiliser les récents progrès technologiques pour trouver de nouveaux moyens de diffusion de la connaissance.
   
Les différents modes d’expression vont évoluer et le libre accès trouvera sa place à côté et en complément de l’édition classique, chacun des deux s’appliquant à des types différents de publication de résultats de la recherche et créant de nouveaux modèles d’édition, de distribution, d’accès et d’usage.
   

POUR EN SAVOIR PLUS


• Conférence Inist, 23-24 janvier 2003,
www.inist.fr/openaccess/index_fr.php

• Document de synthèse de Jack Franklin,
www.inist.fr/openaccess/en/etat_art.php
• Logiciel E-prints
www.e-prints.org
www.ingenta.com

Revues en accès libre

• en mathématiques :
Emis www.emis.de/journals
• en biomedical :
Biomed Central  www.biomedcentral.com