Netsources, Numéro de Septembre-Octobre 2003 - n°46


Fiabilité de l'information: révélation, influences, mensonges...retour à la cas départ

Auteur : Danielle Kaminsky

Evaluer la fiabilité des informations est une préoccupation majeure pour les analystes. Quels critères d'évaluation mettre en action ? Comment s'y prendre concrètement ?
L'une des toutes premières démarches est certainement de savoir résister à la précipitation et différer ses certitudes. Pour cela, il faut remonter d'abord  à la source d'une information. Plus les médias – parmi lesquels Internet – bondissent sur le moindre “fait” et se répètent en écho, plus il est précieux de s'habituer à cette recherche.

L'information n'est pas statique. C'est un flux continu, dont une publication à un moment donné ne représente qu'un segment, un instantané, une pièce de puzzle. Inutile de chercher à statuer sur la valeur d'une information importante sans un minimum d'analyse.
Plus que la “vérité” sur un sujet, une information est un fragment des connaissances à un moment et à un endroit donnés.
Aussi, la qualification de l'information passe par la mise en perspective et une exigence de supplément d'informations.
A partir du moment T où tel document ou telle donnée sont collectés, s'ils frappent votre intérêt, il est bon de refaire le chemin à l'envers pour remonter à leur origine.

Retour salutaire à la case départ. Qui a “mis au monde” cette information en premier ? Dans quel contexte ? De quels intérêts personnels, commerciaux ou politiques cette information est-elle imprégnée ou porteuse (volontairement ou non) ?
Explications avec trois exemples différents.


CAS DES MESSAGES TERRORISTES "CACHES DANS DES IMAGES PORNOS"

Aussitôt après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, une information se répand : les terroristes du réseau AlQaida auraient utilisé la stéganographie pour échanger secrète-ment des messages. La stégano-graphie consiste à dissimuler des données dans un contenu anodin d'une autre apparence. Les membres du réseau auraient même utilisé des images pornos pour dissimuler  leurs messages sur Internet.

En France, plusieurs médias s’en font l’écho, avec plus ou moins de prudence : on entend cette information à la radio, dans les journaux télévisés, et on la lit dans des grands quotidiens, parmi lesquels Libération, Le Monde et plusieurs sites sur Internet. Les quelques “peut-être” et tournures au conditionnel atténuant parfois ces informations n'empêchent pas d'imprégner les esprits, puisque deux ans plus tard, il arrive encore d'entendre des spécialistes relayer l'information sur ces images pornos comme s'il s'agissait d’un fait établi.

Pourquoi les médias répercutent-ils cette information ?

D’abord, parce qu’ils fonctionnent souvent par ricochet. Si un média publie une information, il y a de grandes chances pour qu’un autre ne veuille pas passer pour retardataire et en publie aussi une version. D’ailleurs, les principales agences de presse internationales l’ont diffusée, et elles sont les fournisseurs de référence des autres médias.
Les médias la relaient aussi parce que l’information est plausible : la technologie permet effectivement de cacher des messages dans des images, et même dans du texte et du son.

A y regarder de plus près, les experts cités par les médias ne disent pas autre chose. Ainsi, l’information s’assortit des commentaires de spécialistes interrogés sur la question, parmi lesquels l’ancien patron de l’unité chargée du cybercrime au FBI, des spécialistes de firmes de sécurité informatique etc. Qu’ils aient ou non connaissance de messages cachés dans des images pornos, les journalistes leur demandent si c’est possible et oui, techniquement, c’est possible. Du coup, la crédibilité de l’information s’en trouve renforcée.
Mais que ce soit techniquement possible n’implique pas nécessairement que cela ait été fait....

Et puis, l'information est relayée parce que le contexte le veut : la stupeur créée par ces attentats est telle que chacun, journaliste ou non, se questionne sur les moyens qu’ont bien pu employer les terroristes pour frapper par surprise la plus grande puissance du monde sur son propre territoire.

Pourtant, tous les médias ne se précipitent pas pour relayer l'information. Le quotidien Les Echos fait état du doute chez ceux qui flairent une “manipulation des autorités américaines visant à accroître le contrôle de l’information circulant sur le Net”. Guillaume Dasquié, alors rédacteur en chef du média électronique Intelligence Online émet également quelques doutes lorsqu’il est interrogé.

Une petite poignée de journalistes se concerte pour enquêter plus précisément sur la fiabilité de cette histoire de messages cachés par les terroristes dans des images pornos.

Pour ce faire, il faut remonter à la source de l’info : d’où vient-elle ? Qui l’a émise le premier ? Dans quel contexte et pourquoi ?
C’est le magazine en ligne Transfert qui publie le résultat de ses recherches deux jours seulement après le 11 septembre 2001. Sous le titre: “Terrorisme : les dessous de la filière porno”, le journaliste Jean-Marc Manach remet les pendules à l’heure.
Il remonte à la source et l'explore : quelques mois avant les attentats, en février 2001, le journal américain USA Today, sous la plume de Jack Kelley, publiait déjà l’histoire de l’utilisation de messages codés dans des images pornos par les terroristes des réseaux Ben Laden. (www.usatoday.com/tech/news/2001-02-05-binladen.htm)

Aucune preuve n’était avancée. Le journaliste américaines s’était basé sur les propos d’“officiels américains et étrangers”, et il lui avait semble-t-il échappé que ces informations lui arrivaient quelques jours avant une audience sénatoriale, au cours de laquelle la CIA demandait l’augmentation de son budget.
Et que la lutte contre la cryptographie  en était l’un des arguments-clés. Les experts interrogés se plaignant de ne pas pouvoir être en mesure de casser les codes utilisés par des organisations terroristes.

Le contexte de discussion budgétaire est un paramètre de signification important à prendre en compte, tout comme la thématique du codage. La confusion entre cryptographie et stéganographie est également  remarquée  par le journaliste de Transfert, ainsi qu’un certain nombre d’autres amalgames ou raccourcis.

Puis, le journaliste français s'intéresse au signataire de l'article. Il relève que celui-ci affiche volontiers une ferveur religieuse “illuminée”. Qui pourrait lui avoir inspiré de manière répulsive l'évocation des images pornos ou focalisé son attention sur ce point, si ses informateurs lui en ont parlé. L'article de Jean-Marc Manach publié à l’origine sur Transfert est visible à l’adresse suivante : www.lsijolie.net/article.php3 ?id_article=60

D'autres pistes de recherche méritent encore d’être suivies pour compléter l'évaluation de l'information de départ :
Qui exactement a injecté dans le circuit de l’information ces données sur les images pornos servant de cachette à des messages terroristes ?

La foi du journaliste a-t-elle été exploitée par les informateurs pour mobiliser son attention sur le thème des images pornos ?
Aucune preuve tangible n’est citée à l’appui des dires des interviewés.
Et depuis ce temps, aucun institut, aucun organisme, aucun média n’a, à notre connaissance, publié de captures d’écrans montrant au moins un seul exemple réel et concret d’utilisation d’images pornos ayant servi à cacher un message de terroristes.
Au fait, les images pornos ne font-elles pas l’objet d’une surveillance des services de police ? Les terroristes ne le savent-ils pas ?

En l’état actuel, rien ne vient donc étayer sérieusement l’affirmation que les terroristes d'Al Quaida ont caché des messages dans des images pornos.
Toutefois, rien ne vient non plus contredire la possibilité qu’ils utilisent la stéganographie et ne cachent des messages dans des images plus anodines. Ou qu'ils ne les dissimulent pas dans des sons ou des textes.

Dans cet exemple, l’injection de l’information initiale est présentée comme émanant d’experts officiels. Ce qui a dû donner un élément de crédibilité aux propos des informateurs du journaliste américain.
Mais  les “experts”  officiels sont-ils nécessairement des sources d’information fiables ? Pour répondre à cette question, rappelez-vous qui a dit que le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière française….

AUTRE CAS : DECREDIBILISATION D'UN ARTICLE SUR LES OGM PARU DANS LA REVUE NATURE

En novembre 2001, le magazine scientifique Nature publie un article de deux chercheurs américains de l’Université de Berkeley en Californie, Ignacio Chapala et David Quist, qui expliquent que du maïs mexicain a été contaminé par du pollen génétiquement modifié, à longue distance.
Un article publié dans la revue Nature a une forte valeur de crédibilité. Pourtant, en mars 2002, Nature indique que l’article n’aurait jamais dû être publié.
Que s’est-il passé ?
Un article du journal britannique The Guardian daté du 14 mai 2002 raconte l’étrange aventure de cette publication :
http://politics.guardian.co.uk/green/comment/0,9236,715160,00.html.

Dans son papier titré “The Fake Persuaders”, le journaliste Georges Monbiot soutient qu'une opération masquée de décrédibilisation a été orchestrée contre les deux chercheurs, parce qu’ils avaient dérangé les intérêts d’une grande firme spécialisée dans les OGM.

L’article du Guardian se fonde sur  le travail d’investigation d’un militant, Jonathan Matthews et d’un autre journaliste, Andy Rowell, qui conclut qu’une société de relations publiques spécialisée dans le lobbying Internet – The Bivings Group – aurait envoyé dans un espace de discussion de faux internautes, pour instiller le doute sur l’article des deux chercheurs californiens. Le jour-même de la publication dans Nature, des messages ont commencé à apparaître sur un serveur de listes de news lu par 3 000 scientifiques, AgBio World, spécialisé en biotechnologie.

Le premier message émanait d’une “Mary Murphy”, bientôt suivie par “Andura Smetacek”. L’une dit que l’un des auteurs de l’article n’est pas ce qu’on pourrait appeler un auteur objectif. L’autre que l’article n’a pas été relu par une tierce partie, et que son auteur est avant tout un activiste. Suivent d’autres interrogations destinées à semer le doute et bientôt, des centaines de messages font boule de neige et amplifient le doute. AgbioWorld lance une pétition qui souligne les défauts de l’article.
Lorsque Nature indique que la recherche des deux auteurs n’aurait jamais dû être publiée, le Guardian monte au créneau.

Les enquêteurs se sont intéressés au début de la campagne de décrédibilisation.
Qui sont les personnes à l’origine du mouvement ? Qui sont “Mary Murphy” et “Andura Smetacek” ? Les deux se proclament citoyens ordinaires, sans aucun lien commercial.
Une recherche sur les messages plus anciens de “Mary Murphy”, avec la même adresse email à Hotmail, révèle des traces techniques : bw6.bivwood.com. Or Bivwood.com appartient à Bivings Woodell. Une société qui fait partie du groupe Bivings.
Lorsqu’il questionne “Mary Murphy” par email, le journaliste du Guardian se voit répondre qu’elle n’a aucun lien avec un industriel, mais n’obtient aucune réponse à sa question de savoir si Mary Murphy est son vrai nom ou pas.

Le journaliste relève alors un détail intéressant : son “interlocutrice” lui dit qu’elle voit dans ses articles qu’il a déjà un parti pris sur les biotechnologies. Or, explique le journaliste, il n’avait pas mentionné la biotechnologie dans son email, mais annoncé qu’il faisait une recherche sur le lobbying sur Internet. Une recherche sur l’autre posteur de messages, “Andura Smetacek” conduit le journaliste à un autre lien avec la même entreprise, faisant partie du même groupe Bivings.
Sur le site Web de la firme de relations publiques spécialisée dans le lobbying Internet, le journaliste remarque un texte titré “Viral marketing : how to infect the World”, qui dit : “il y a certaines campagnes où il n’est pas souhaitable voire désastreux de laisser le public savoir que votre entreprise est directement impliquée”.
Il remarque aussi un message de félicitations d’un cadre de la société Monsanto pour  “l'admirable travail”  réalisé par la firme de relations publiques.

L'article du Guardian dénonce les pratiques clandestines d'influence attribuées à la firme de relations publiques et continuera sur le sujet avec un autre article publié quinze jours plus tard  sous le titre “Corporate phantoms”.

Le Président de Bivings Group va démentir que sa firme aurait joué un rôle dans l'opération de sape à visage masqué contre l'article de Nature. Dans une lettre adressée au Guardian, il assure que “Mary Murphy” et “Andura Smetacek” ne sont ni employées ni prestataires de sa société, et qu'il ne les connaît ni l'une ni l'autre.
Peu de temps après, dans une émission de la BBC, un cadre de Bivings aurait repondu que l'un des emails en cause avait été envoyé par “quelqu'un travaillant pour Bivings” ou “clients utilisant nos services”.
Il est utile de préciser que nous n'avons pas vu l'émission de la BBC, et qu'un travail de vérification accomplie demanderait de la visionner pour s'en assurer.
Dans son deuxième article titré “Corporate Phantoms”, Georges Monbiot poursuit les révélations sur l’affaire. Il indique qu’alors qu’il écrivait le précédent papier, Bivings lui avait envoyé un email démentant avoir un quelconque rapport avec les faux correspondants “Mary Maurphy” et “Andura Smetacek” à l’origine de la campagne contre l’article de Nature.

Puis le journaliste ajoute : “La semaine dernière, j’ai vérifié les propriétés techniques de l’email. Elles contenaient : “bw6.bivwood.com”. Le message provenait du même ordinateur que celui utilisé par “Mary Murphy”. Une nouvelle recherche entreprise par le militant Jonathan Matthews s’avère avoir démasqué les faux persuadeurs : “Mary Murphy” conduit à un webdesigner de Bivings, écrivant aussi bien depuis le bureau que depuis son domicile à Hyattsville au Maryland, tandis que “Andura Smetacek” se révèle être le chef marketing Internet de la société”.

Ce qui retient notre attention dans cette exemple, c’est le processus d’injection dans le circuit de l’information de moyens d’influence prenant la forme de manœuvres à visage masqué. Ces procédés sont plus répandus qu’on ne le pense.
Ici, les intérêts des parties concernées jouent un rôle significatif dans l'évaluation de l'information sur  l'article paru dans la revue Nature.

Aussi bien les intérêts commerciaux intervenus dans le processus d'information que les intérêts militants des personnes qui ont démasqué les opérations d'influence. Ce sont des intérêts opposés, militants contre commerciaux.
Le site Web personnel du journaliste Georges Monbiot reflète également ses opinions.  Il est utile de le savoir, mais cela n’empêche pas que le démontage de l’opération clandestine d’influence est assez solidement étayé. Et cela ne l’empêche pas de reconnaître que l’article de Nature comportait des défauts de méthodologie, tout en faisant observer que cet article aurait pu être critiqué par des voies plus normales, dans d’autres articles scientifiques, comme il est courant dans le domaine.

TROISIEME EXEMPLE : L'AFFAIRE EMULEX

Ici, c'est un particulier qui va injecter directement  une fausse information dans le circuit des news financières pour son propre profit. L'affaire se déroule en août 2000 aux Etats-Unis.

Marc Simeon Jakob envoie un faux communiqué de presse prétendu provenir de la société Emulex, annonçant que celle-ci fait l'objet d'une enquête de la SEC, la Securities and Exchange Commission (l’organisme équivalent de la COB en France ). Le faux communiqué indique que le patron d'Emulex a démissionné, que la société révise ses profits à la baisse pour le trimestre précédent.

Le faux communiqué de presse avait été envoyé à Internet Wired, à la rédaction de nuit. Publiée aussitôt, la fausse information est reprise par le service d’informations financières Bloomberg et Business Wire, puis essaime un peu partout. Les rédacteurs de ces agences financières ont essayé de vérifier l'information, mais l'heure et le décalage horaire aidant, ils ne parviennent pas à joindre la direction d'Emulex en Californie et publient.
Immédiatement, le cours de la société Emulex s'effondre à la Bourse. Dans les 16 minutes qui suivent la publication en cascade du faux communiqué, 2,3 millions de titres sont vendus et le prix de l'action fond. L'auteur de la fausse information empoche plus de 250 000 dollars au passage, mais n'en profitera pas plus d'une semaine, puisqu'il se fait arrêter. Il sera condamné à rembourser ses gains augmentés d'une amende, ainsi qu'à 44 mois de prison.
Ancien employé de la société Internet Wired, le jeune homme de 23 ans avait parfaitement compris la mécanique d'urgence propre à la presse et, jouant à dessein sur l'heure tardive d'envoi de son faux communiqué, tablait sur le fait que la pseudo-information serait injectée dans le circuit sans pouvoir être vérifiée à temps.

Ces trois cas posent la question de la fiabilité de l'information.
Ils montrent le processus de désin-formation volontaire ou involontaire, et certains mécanismes d’injection de données dans le circuit de l’information.
Il est possible de questionner la fiabilité de l'information. En considérant que l’information est un flux et que son état à un moment donné n’est qu’un fragment. En recherchant l'origine de l'information et la mécanique qui l'a fait naître, qui l’éclaire, la brise ou  l'influence.
Ce qui exige de creuser l'information, de la compléter, de la mettre en perspective.
Bref, de ne pas en avaler qu’une seule bouchée ni de l'avaler telle quelle.